Online : la SLA débat de l'avenir des professionnels de l'information

Outre le congrès et de nombreuses présentations gratuites, Ebsco et SLA Europe (the Special Libraries Association, une association principalement américaine ayant des “chapitres” en Europe, en Asie et dans le Golfe) ont organisé, dans le cadre du Online, le premier “European Librarian Theater and International Forums”.
            
On passera sur le titre quelque peu étrange pour retenir qu’il s’agissait de trois conférences d’une heure chacune, pendant le déjeuner de chacun des trois jours de la manifestation.

             
Le principe consistait à faire intervenir à chaque session entre quatre et six orateurs issus de pays différents – essentiellement d’Europe (Espagne, France, Italie, Finlande…), mais avec quelques Américains – sur différentes thématiques concernant le futur des “librarians” et des “librairies”. Nous laissons les termes en anglais car, à notre connaissance, il n’existe aucune traduction qui fasse consensus, en tout cas pour librarian. Bibliothécaire n’est en effet pas très satisfaisant, parce que trop restrictif ; quant à documentaliste, infopro, professionnel de l’information, recherchiste – comme au Canada –, rien ne fait vraiment l’unanimité. De toutes les façons, en France, il y a bien longtemps que le débat est ouvert … mais toujours pas refermé, pour trouver une alternative au terme “documentaliste”.
             
On notera cependant que, si SLA signifie Special Library Association, ce qui renvoie aux bibliothèques et centres de documentation spécialisés (dans un domaine), on parle – sur le site de l’association – d’information professionals (info pros en abrégé) ce qui est plus général que special librarian, que l’Inist traduit par bibliothécaire spécialisé.
            
Nous avons retenu notamment la présentation de l’Espagnol Tomas Baget, directeur de la revue espagnole “El Profesional de la Informacion”, qui a fait une intervention quelque peu “décoiffante”, parlant d’abord de crise existentielle et rappelant l’apparition du terme “librarian” en 1890 pour signifier “dans une library”.
            
A partir de 1950, sont apparus les termes “documentalist (information scientist)” et de multiples autres dénominations – la SLA en ayant recensé plus de 2 000 –. On citera par exemple, information manager, document manager, knowledge manager, information expert… et, plus rare, information architect, gatekeeper (qui signifie aussi autre chose), infotechnologist, cybrarian, infomediary, entrenaut, technological surveillance expert, etc.
             
Il a procédé, ensuite, à une analyse de la profession en plusieurs points, citant trois contextes interférant négativement :
             
- les forces socio-culturelles et techniques, dont on peut se demander si elles ne diminuent pas le besoin de “librarians” ;
            
- la concurrence d’autres professionnels, ayant éventuellement acquis quelques compétences en documentation ;
            
- le besoin de changement de compétences, en donnant l’exemple des besoins en matière de catalogage ou de recherches simples, qui ont significativement diminués.
            
Il a ensuite énoncé que certains considéraient que le “librarianship” constituait une “semi profession”, comme les puéricultrices/infirmières (nursery), les enseignants ou les travailleurs sociaux.
             
On peut bien sûr ne pas être d’accord avec cette analyse, mais le plus intéressant est la caractérisation qu’il donne des semi professions : corpus théorique réduit, besoin de plus d’habileté/dextérité (skills) que de théories, normes et règles strictes, présence de femmes, dépendance du secteur public et, enfin, absence de travailleur en free-lance – ce dernier point pouvant néanmoins, à notre sens, être discuté –.
            
Il rappela enfin une question qualifiée de “permanente” posée en 1994 par MaryDee Ojala – à la fois courtier en information et journaliste spécialisée – : “Pourquoi sommes-nous invisibles ?” ; les réponses étaient :
             
- à cause de notre propre manque de définition ;
            
- à cause de notre situation d’intermédiaires.
             
Comme on le voit, les questions existentielles que se posent les professionnels de l’information sont sensiblement de même nature, d’une région du monde à l’autre, à tout le moins dans les pays développés.
             
Pour le confirmer, Anne Caputo, présidente (President Elect) de la SLA, a fait part des grandes réflexions engagées par la SLA sur l’évolution de la profession et le changement de nom soumis au vote des adhérents.
             
A l’approche de son centenaire en 2009, la SLA a en effet engagé une vaste réflexion de deux ans baptisée “alignment process” ou “alignment project”, pour préparer l’association et ses membres aux évolutions nécessaires pour le deuxième siècle de son existence.
            
Les principes de  l’ “alignment” ont été donnés en 1996 par Collins & Porras dans la Harvard Business Review  : “Companies that enjoy enduring success have core values and a core purpose that remain fixed while their business strategies and practices endlessly adapt to a changing world”.
            
On peut traduire cette citation de la façon suivante : “Les sociétés qui connaissent une réussite sur une longue durée ont un cœur de valeurs et d’objectifs qui restent les mêmes dans la durée, alors que dans le même temps, leurs stratégies commerciales et leurs produits et services s’adaptent sans cesse à un monde en mouvement.
             
L’objectif de cette étude était d’apporter, grâce à un examen approfondi, clareté et unité pour ce qui concerne le cœur des valeurs de l’association et de la profession et, plus précisément, d’obtenir des avis de personnes motivées sur cinq points clés :
           
- les possibilités de croissance pour la SLA et la profession dans son ensemble ;
             
- les actions prioritaires à mener pour maintenir et développer les adhésions à l’association ;
             
- le rôle et la croissance de la SLA hors de l’Amérique du Nord ;
             
- les valeurs clés pour la profession et l’association ;
            
- le développement d’un langage consistant et fort pour décrire la profession et l’association.
             
Pour aider l’association dans ses réflexions, une équipe multidisciplinaire de spécialistes de la recherche et de la communication a été constituée. Cette équipe était animée par la société de communication Fleishman-Hiland, avec le concours du spécialiste de la prospective Andy Hines – de Social Technologies – et de Outsell, spécialiste dans les études concernant le secteur de l’information, qui a récemment racheté la société anglaise EPS ayant la même spécialisation.
             
Cette étude a réuni deux groupes spécialisés de profils différents et a utilisé les résultats des réponses à un questionnaire, auquel 846 personnes ont répondu.
             
On notera que les personnes interrogées se répartissent dans trois zones de langue anglaise : USA (40 %), UK (23 %), Canada (22 %) et Australie (15 %), ce qui confirme bien les ambitions de la SLA de ne pas être une association américaine mais internationale.
             
Un décalage intéressant a été mis en lumière.
            
Si l’on demande en effet “quelles sont les tâches auxquelles vous passez le plus de temps”, la réponse est “fournisseur d’information” à 14 % et “utilisateur” à 86 %, tandis que si la question porte sur le rôle et non plus les tâches, 29 % seulement se considèrent comme utilisateur d’information et 65 % comme fournisseur d’information.
             
Par ailleurs, les temps passés respectivement à la recherche et à l’analyse de l’information sont sensiblement équivalents.
            
Les résultats de l’étude sont, pour une partie, disponible sur Internet ; il suffit pour les obtenir de lancer par exemple une recherche sur Google avec “SLA Alignment Survey”.
             
Si tout n’est pas d’une absolue clareté à la lecture, nous mettrons néanmoins en avant ce que Cynthia Shamel considère, dans un article sur la SLA paru dans Searcher de novembre/décembre 2009, comme étant le résultat le plus important : “Si nous voulons êtres reconnus par notre marché, nous devons utiliser le langage qui parle à notre marché plutôt que le nôtre”.
             
Elle ajoutait aussi que le terme “special librarian” avait peu de sens pour des clients et n’illustrait pas vraiment ce que les spécialistes ainsi qualifiés pouvaient apporter.
             
Dans la série des changements jugés importants figurait le changement de nom de l’association.
             
Ceux qui pilotaient l’opération ont voulu être démocratiques jusqu’au bout en demandant aux membres de suggérer des noms et d’en discuter, avant de voter pour choisir entre le maintien du nom actuel et le nouveau nom choisi parmi les propositions.
            
Parmi les noms proposés, on citera “Global Alliance for Librarian and Information Professionnals” (GALIP), “Association of Library and Information Strategists” (ALIS), “Specialized Librarians and Information Professionals” (SLIP, vraiment trop proche de SCIP, Society of Competitive Intelligence Professionals, qui réunit les spécialistes de l’intelligence économique), “Interna-tional Association of Informa-tion Professionals” (IAIP, vraiment trop proche de AIIP, Association of Independant Information Professionals, qui réunit les courtiers en informations privés indépendants) ou encore “The Knowledge and Information Specialist Society” (KISS, sans commentaire).
            
Finalement, c’est le nom ASKPRO (Association for Strategic Knowledge Profes-sionals) qui a été proposé aux votes des membres.
             
Environ la moitié des adhérents ont voté, ce qui est une proportion importante pour un tel vote et, à la surprise des promoteurs de l’opération, 3 225 adhérents se sont prononcés contre le changement et 2 071 seulement pour, alors que, dans les titres professionnels des deux tiers des membres, ne figure pas le mot librarian. et que cette évolution paraissait être plus dans l’air du temps, avec les termes strategic et knowledge.
             
Le résultat de ce vote peut s’analyser à la fois comme l’expression d’un certain conservatisme de la majorité des membres et le décalage entre le cheminement du noyau des promoteurs du changement et la “base”, qui n’y avait été que peu ou pas assez associée.
           
Certains ont ainsi fait remarquer qu’il s’était agi d’une démarche trop “top down” et, ce qui revient presque au même, que les membres n’avaient pas assez eu de temps pour discuter du nouveau nom.
           
Il est vrai que changer un nom – ou plus précisément une marque connue –, est un exercice difficile et coûteux.
            
Il est évident que les promoteurs du changement de nom – qui était l’un des éléments de l’“alignment project” – sont déçus mais, pour eux, cela ne met pas en cause l’ensemble du projet.
            
Pour rester dans le domaine des associations, il est plus facile de trouver un nouveau nom en cas de fusion ; c’est ce qui est arrivé en 2002 lorsque la britannique Library Association (LA) et The Institute of Information Scientists (IIS) décidèrent de fusionner et de baptiser la nouvelle association CILIP, Chartered Institute of Library and Information Professionnals.
             
En France, on a observé à deux reprises un maintien de l’acronyme avec un changement du développé – dont les initiales n’avaient plus de rapport avec les lettres de l’acronyme.
            
Le premier exemple est celui de l’Adetem, initialement Association pour le développement des techniques de marketing, qui est devenue l’Association nationale du marketing, tandis que l’ADBS, initialement Association des bibliothécaires spécialisés, est devenue l’Association des professionnels de l’information et de la documentation.



François Libmann
Publié dans le n° 266 de Bases (Décembre 2009)

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