Conférence European Library Theater au Online

Pour la deuxième année consécutive, Ebsco et la branche européenne de l’association américaine SLA (Special Librairies Association)  organisaient la conférence “European Librarian Theater”.
             
Cet événement,  placé sous la coordination de Marie-Madeleine Salmon, responsable de la documentation de Publicis, comprenait trois sessions, soit une session quotidienne pendant la durée du Online.
       
Ces conférences réunissaient un panel de spécialistes européens, qui illustraient tous les champs professionnels inclus dans ce terme complexe de “librarian”, qui désigne les bibliothécaires, documentalistes et autres métiers associés, que ce soit dans l’entreprise privée, le secteur public ou le secteur académique.
            
L’intérêt particulier de cet European Librarian Theater est de s’interroger sur les défis qui se posent aux professionnels de l’information face aux évolutions nées des nouvelles technologies et des nouveaux modes de comportement des utilisateurs et clients, et de le faire avec l’état d’esprit le plus proactif possible. C’est également d’illustrer la diversité avec laquelle ces défis sont perçus et gérés, à travers les témoignages variés en provenance d’un grand nombre de pays européens. Et il est vrai que certains récits d’expériences présentaient l’intérêt de montrer combien les pratiques locales des métiers de l’information sont diversifiées en Europe.
            
Cette année, les trois sujets choisis étaient très représentatifs de la thématique générale des conférences au Online, qu’elles soient gratuites comme payantes : les mobiles, les médias sociaux et la numérisation.
             
La problématique énoncée pour les trois thèmes choisis était l’impact sur le métier des professionnels de l’information et sur leur relation à leurs clients, ainsi que les compétences requises et la préparation des professionnels face à ces évolutions.
             
L’association des professionnels français – l’ADBS – a été présente à chacune des trois sessions, à travers trois intervenants : Elisabeth Gayon, Présidente ; Hervé Basset, animateur du Secteur Santé, et Anne Marie Libmann, membre du Bureau. Ces trois présentations françaises se sont distinguées par une volonté d’apporter des idées nouvelles au débat.
            
LES MOBILES ET LEUR IMPACT SUR LES METIERS DE L’INFORMATION
             
Lors de la première session, consacrée aux mobiles (smartphones, IPAD…), les différentes interventions se sont différenciées par un niveau d’enthousiasme plus ou moins grand quant aux bénéfices attendus de l’arrivée de ces nouvelles technologies dans le monde de l’information professionnelle.
           
Andrew Clark, du groupe pharmaceutique belge UCB, était nettement le plus convaincu, nous faisant partager les avantages de la mise en place au sein de son entreprise de l’application mobile d’Infotrieve, Mobile Library™, solution de gestion de contenus.
            
L’accès à toutes les collections en conformité avec les licences éditeurs et le copyright, l’intégration de flux RSS sur la plate-forme, la gestion riche et personnalisée des documents, sont quelque-unes des fonctionnalités très appréciées par les utilisateurs, avec pour corollaires l’amélioration de la circulation des documents, la clarification des règles du copyright et l’utilisation optimisée des contenus sous licences.
            
Loin d’éloigner l’utilisateur du centre de documentation, la mise en place de cette application mobile a placé l’équipe des documentalistes au centre de l’organisation, ceux-ci rencontrant en face à face leurs clients afin de comprendre leurs besoins et faire évoluer les services traditionnels.
             
Andrew Clark incite les professionnels à innover grâce aux technologies mobiles, recommandant de bâtir une nouvelle stratégie de service basée sur l’écoute du client, la collaboration avec tous les interlocuteurs internes et externes à l’entreprise et la sélection de contenus en fonction des critères de format électronique et d’accès à distance.
             
Les intervenantes suivantes ont fait preuve de plus de réserves.
            
Laura Ballestra de l’université de Cattaneo (LIUC) en Italie, constate que l’usage des kindles,  Ipad et autres tablettes est peu répandu chez les étudiants, à l’exception des smartphones qui équipent 50% d’entre eux. Convaincue que les smartphones ou les ebooks  – tout de même distribués aux étudiants en faible quantité – ne les aideront en rien dans leur réussite (contrairement à ce qui s’était passé avec l’arrivée des ordinateurs), les bibliothécaires réaffirment que la priorité de la bibliothèque reste l’éducation et non le développement des outils techniques.
             
Pour Tonia Arahova, de la Bibliothèque Nationale Grecque, la volonté des bibliothèques de développer des services pour les terminaux mobiles (services de référence, catalogues, optimisation du site web de la bibliothèque, accès aux collections et bases de données…) se heurte à la grave crise économique qui affecte le pays et touche les budgets, les effectifs et limite les initiatives des bibliothèques (seules 20% d’entre elles sont présentes sur le Web).
            
Elle n’en recommande pas moins le déploiement d’une véritable vision stratégique au niveau national, pour l’intégration de la bibliothèque dans l’environnement moderne et sa proximité avec l’usager.
             
Pour la France, Anne-Marie Libmann a quant à elle abordé le problème du point de vue du professionnel de l’information en entreprise. Même si le marché pour les applications mobiles y est relativement limité du fait, entre autres, d’un taux d’équipement assez bas et des politiques de sécurité informatique contraignantes, les professionnels de l’information doivent se préparer à des évolutions certaines, car ce sont justement leurs clients (managers, communicateurs, commerciaux…) qui sont équipés de portables.
            
Des clients qui remplacent rapidement leurs portables “traditionnels” par des smartphones et sont en état de “connexion permanente”, gommant de plus en plus la frontière entre privé et professionnel. Ils seront, à n’en pas douter, de plus en plus exigeants, dotés d’une solide culture de l’information grâce à Internet et de plus en plus autonomes dans le choix de leurs contenus et applications.
             
Le professionnel de l’information n’a d’autre choix que de suivre son client dans son environnement mobile et de lui proposer des solutions à ses besoins et interrogations.
             
Plus qu’un challenge technique – les professionnels ont toujours fait preuve d’adaptabilité aux évolutions techniques –, le défi sera le positionnement et même le repositionnement par rapport au client.
             
C’est en effet la relation-même entre le professionnel et son client que ces nouvelles technologies affectent, ébranlant une fois de plus, comme Internet l’avait fait précédemment, le modèle centralisateur, basé sur l’expertise du professionnel, en matière d’acquisition, de gestion et de diffusion de l’information.
            
Internet avait éloigné le professionnel de son client, incitant ce dernier à rechercher par lui-même ses informations sur le Web. Le mobile va désormais permettre à des fournisseurs de contenus agressifs et innovants d’établir un lien commercial direct avec l’utilisateur, en lui proposant des applications attrayantes et ciblées pour des communautés dans lesquelles il se reconnaîtra et qui le valoriseront.
            
C’est déjà le cas dans les secteurs de la revue de presse et de l’information financière, pour ne citer qu’eux. Par ailleurs, la fourniture de documents primaires peut se faire désormais en direct, via par exemple l’application d’Infotrieve.
             
Le professionnel devra donc continuer à gérer une position complexe et ambigüe : démontrer qu’il existe encore de la valeur, d’un point de vue qualitatif et économique, à utiliser des outils de recherche experts requérant les compétences d’un professionnel et en même temps accompagner l’utilisateur, en devenant prescripteur d’applications (apps) et en l’assistant dans ses recherches, d’autonomie notamment.
             
Dans cet univers de l’information à accès instantané, Anne-Marie Libmann identifie un risque, d’ailleurs inhérent à la décentralisation de l’accès à l’information, et que le top management devrait prendre en compte sérieusement : comment l’information acquise via les apps mobiles va-t-elle être traitée et capitalisée ?
             
Quid de tous les efforts et investissements pour construire des systèmes de gestion de l’information ? Il semble qu’avec le mobile, nous entrions encore un peu plus dans le monde de l’information jetable.
             
En conclusion, pas question toutefois de rester en retrait par rapport aux technologies mobiles.
            
Le professionnel doit non seulement assister l’utilisateur, mais aussi utiliser l’avènement du mobile pour se rapprocher de son client, avec une véritable approche marketing des besoins de celui-ci.
             
De nouveaux services à valeur ajoutée peuvent être développés, en utilisant précisément les avantages du portable en termes de personnalisation, d’interactivité et d’échange instantané. La remontée d’informations en direct du terrain peut par exemple s’avérer très précieuse dans le cadre d’un système de veille collaborative.
            
La voie est donc ouverte pour de nouveaux modes de communication et de contribution.
            
LES MEDIAS SOCIAUX : AVANTAGES ET INCONVENIENTS
             
Consacrée aux réseaux sociaux, la deuxième session s’ouvrait avec Hervé Basset, dont le propos allait à contre-courant des idées reçues, mais qui a néanmoins reçu un écho favorable de la part d’autres intervenants : le Web 2.0 dans le secteur scientifique est un semi-échec. Les chiffres sont là pour prouver que la présence sur le Web 2.0. des chercheurs est faible, voire très faible, que ce soit sur les réseaux sociaux, les blogs ou Twitter. A titre d’exemple, sur 120 millions de blogs, seuls 20 000, peuvent être rattachés au secteur scientifique et ils sont généralement peu lus par les scientifiques.
             
Les raisons du faible taux de pénétration du Web 2.0 chez les chercheurs  tiennent certainement à plusieurs éléments :
             
- un marché très confus, avec trop d’outils ayant la même finalité, et sans émergence d’un outil idéal (killer application) ;

- un modèle non adapté à la culture scientifique, “conservatrice” et encore très axée sur les revues évaluées par les pairs et les congrès, toujours le premier lieu du réseautage ;

- des informations de faible qualité sur ces réseaux, n’intéressant pas les spécialistes, qui se déclarent satisfaits à 90% de leur propre système d’information (alertes par email des bases de données ou revues spécialisées) et qui ont déjà accès à plus d’informations qu’ils ne peuvent en absorber.
            
Quel positionnement pour le documentaliste scientifique ? s’interroge Hervé Basset en conclusion, en renvoyant à l’article de David Stuart (Research Information, août- septembre 2010) sur l’équilibre à trouver entre l’ouverture aux réseaux sociaux et les risques à courir.
             
Faisant la promotion du rôle du documentaliste comme consultant guidant l’utilisateur dans le monde complexe des contenus et outils, il lui conseille de “choisir le bon train”, celui des utilisateurs, un train qui n’est pas le même selon le niveau de séniorité du chercheur, sa situation géographique ou son lieu de travail (monde de l’entreprise ou secteur public).
            
 Signalons au passage que ces problématiques du Web social et d’autres, dans le secteur de l’IST, sont traitées par Hervé Basset sur son blog : http://intelligencescientifique.wordpress.com/
             
Une autre présentation nous a paru intéressante : celle de Jakob Harnesk, directeur du bureau scandinave d’Ebsco, sur les résultats d’une étude européenne concernant l’usage des media sociaux dans les métiers de l’information en Europe.
             
L’étude, menée en juillet dernier auprès des clients européens d’Ebsco, ainsi que des bibliothèques et centres d’information dans un grand nombre de secteurs (secteur académique, administrations, bibliothèques publiques, entreprises privées et secteur de la santé) a récolté 1 241 réponses, dont la moitié en provenance du secteur académique. Des réponses étonnantes, avec 60% d’opinions globales positives ou très positives sur le phénomène, et pratiquement 0% d’opinions négatives !
             
On notera que la France est le pays qui a le plus largement répondu à l’enquête, mais qu’elle est plus modérée dans son appréciation que les autres, loin en particulier des Scandinaves à l’enthousiasme très affirmé.
             
On remarquera également que l’usage réel des réseaux sociaux est bien en deçà des opinions positives exprimées, avec  37% seulement d’utilisateurs actifs, 48% prévoyant d’utiliser ces media dans un avenir non spécifié. Une forte disparité est ici constatée entre les pays du Nord (83% d’utilisateurs actifs en Suède et Finlande) et les pays du Sud (18% en Italie).
            
Parmi les professionnels de l’information, les objectifs de l’utilisation de ces média sont avant tout l’augmentation de la visibilité de leur centre, la modernisation de leur image et leur réputation sur Internet.
             
Viennent ensuite la promotion de contenus spécifiques, le travail collaboratif et la recherche de nouveaux publics.
            
Le top cinq des media les plus utilisés sont : les réseaux de type Facebook et MySpace, les blogs, les widgets (RSS), le microblogging (Twitter) et enfin le bookmarking social et le partage de marque-pages (delicious, lib.rario.us, Library Thing).
            
La principale difficulté rencontrée par le professionnel est le temps passé à gérer et développer sa présence (10 à 20%).
            
 Enfin parmi les facteurs de réussite qu’il faut prendre en compte, sont évoqués prioritairement : la bonne compréhension des besoins des utilisateurs et la disponibilité de forces vives, suivis par l’exigence de créativité pour continuer à susciter l’intérêt, la participation des utilisateurs et la qualité du contenu posté.
             
NUMERISATION: DEFIS ET OPPORTUNITES
            
Nous retiendrons pour cette dernière session la présentation d’Elisabeth Gayon, qui sur ce thème de la numérisation des bibliothèques et centres d’information a axé son discours sur la convergence des pratiques, des compétences et des associations.
            
Elisabeth Gayon a tout d’abord rappelé qu’en France, les métiers de l’information recouvraient trois grandes catégories : les bibliothèques, la documentation, et les archives, chacune de ces branches ayant son diplôme spécifique et sa propre association.
             
L’arrivée du numérique gomme les frontières entre ces trois spécialités ; ce processus de convergence amorcé, avec au départ les journaux électroniques, pourrait être prolongé par la pénétration des e-books qui, il faut le reconnaître, est encore lente en France, notamment par rapport au Royaume-Uni.
            
La distinction que l’on pouvait faire entre des bibliothécaires et archivistes qui géreraient des documents d’une part, et des documentalistes qui en exploiteraient le contenu d’autre part, s’efface avec la numérisation.
             
En effet, les métadonnées désormais incluses dans le document sont gérées par les spécialistes des trois métiers, de même que la recherche plein texte n’est plus l’apanage des documentalistes.
             
Convergence des pratiques donc, mais aussi besoin de nouvelles compétences, et mise à jour des référentiels de compétences, travail lourd et difficile pour lequel les associations professionnelles auraient tout intérêt à s'allier :
            
- compétences commerciales et juridiques pour l’acquisition des licences et gestion des droits numériques ;
           
- compétences techniques pour la mise en place de plateformes numériques,  l’utilisation des métadonnées…

- compétences statistiques pour l’évaluation précise des usages des ressources numériques;
            
- et enfin compétences de communication pour accompagner les utilisateurs de contenus numériques.
             
En conclusion remarque Elisabeth Gayon, même si la numérisation ne signifie pas fusion des métiers, elle pourrait conduire à des alliances et projets en commun, citant en exemple le regroupement de 15 associations professionnelles au sein de l’interassociation IABD pour débattre et promouvoir l’accès libre à la culture et à l’information. L’IABD a par exemple pris des positions publiques fortes au sujet des projets de numérisation de livres de Google.


François Libmann
Publié dans le n°277 de Bases (Décembre 2010)

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