Identification d'experts scientifiques et de learders d'opinion : la méthode IdEx 2.0


Les leaders d’opinion peuvent être définis comme des personnes qui influencent les attitudes et les comportements des autres membres de leur organisation ou d’une corporation.
             
Dans l’industrie pharmaceutique plus spécifiquement, les Key-Opinion Leaders (KOL) sont des experts scientifiques qui sont recrutés par les laboratoires en tant que consultants, pour mener des recherches de base, pour évaluer le marché, pour conduire des essais cliniques et surtout pour avoir des activités pédagogiques et promotionnelles, la plupart du temps sous la forme de publications scientifiques ou de communications dans les congrès médicaux.  
           
Par manque de temps et de connaissance des sources adéquates, les départements Marketing et Communication des grands laboratoires font appel aux professionnels de l’information pour optimiser cette identification d’experts externes.
            
Les meilleures stratégies sont d’ailleurs régulièrement discutées dans les congrès dédiés à ces professionnels, tant cette tâche devient une part importante des compétences documentaires.
           
L’identification d’experts se fait traditionnellement sur la seule base d’indicateurs bibliométriques : le nombre de publications d’un auteur, l’Impact Factor de ses revues, etc.
             
A la condition d’accéder aux bases payantes telles que Scopus et Web Of Science, cette tâche est aujourd’hui grandement facilitée.
            
Il existe cependant beaucoup d’autres indicateurs qui permettent une vision plus exhaustive. Le Web 2.0 en particulier, avec l’émergence des réseaux sociaux, semble offrir de nouvelles sources à ne pas négliger.
            
La méthode IdEx 2.0 décrite ci-dessous, suggère une méthodologie pour exploiter efficacement à la fois les indicateurs traditionnels, mais aussi ces nouvelles sources.
            
L’IDENTIFICATION DES BESOINS
            
La base de toute recherche documentaire efficace est la bonne compréhension de la requête initiale.
             
Cela paraît être une évidence, mais encore faut-il passer par cette phase indispensable d’interprétation de la question d’origine pour la traduire en véritable stratégie de recherche.
             
Si le demandeur souhaite une identification des experts dans une certaine pathologie, il faut décrypter un peu plus son besoin précis : ne veut-il que les experts français ? ou francophones ? Recherche-t-il des scientifiques réputés ou des praticiens influents ? etc.
            
Ce dialogue, sous la forme d’un entretien direct de quelques dizaines de minutes avec le “client”, est une étape indispensable d’une recherche efficace. Il faut impérativement  imposer  cet entretien à votre interlocuteur, même si celui-ci ne vous prêtera pas volontiers beaucoup de temps. C’est le gage d’un résultat professionnel.                     N’oubliez pas qu’au bout du compte, on ne vous reprochera jamais d’être trop professionnel.
             
LE PLAN D’INVESTIGATION
            
La seconde étape, une fois la requête initiale parfaitement élucidée, est de déterminer la nature des données à collecter.
             
Est-ce que le demandeur ne s’intéresse qu’aux indicateurs traditionnels de la productivité scientifique, classiquement la littérature dans les journaux à comité de lecture ?
            
Du fait de la multitude des bases de données scientifiques désormais accessibles sur le marché ou sur le Web, il sera nécessaire de suggérer au demandeur d’autres indicateurs : les brevets, les communications dans les congrès, les publications à forte notoriété.
             
De même, la nature des livrables devra être, dès le départ, clairement définie : voudra-t-il un fichier Word, une base Excel, une base Reference Manager, etc. ? Un outil de social bookmarking comme Mendeley peut constituer une alternative intéressante, pour compiler à la fois des données bibliographiques mais aussi des signets partagés issus de sources web.
            
Enfin, il faudra “négocier” avec votre client un calendrier et une échéance suffisamment réalistes pour vous permettre de livrer un contenu sérieux et professionnel.
            
Une identification d’experts ne peut raisonnablement pas se faire en quelques minutes. Il faudra idéalement prendre le temps d’approfondir certaines sources, de découvrir le champ d’investigation, de se donner un peu de recul après les premières recherches, d’interroger des spécialistes du secteur, etc.
            
LE SOURCING
             
Pour la littérature, les bases des grands éditeurs scientifiques – telle que Scopus et Web of Science – offrent des outils bibliométriques extrêmement performants et intuitifs.
            
En quelques clics, vous distinguerez les experts dans la pathologie que vous recherchez. Il ne vous restera plus qu’à pondérer avec les indicateurs qualitatifs des revues concernées (Impact Factor, h-index …), le nombre de citations de cet auteur, etc.
            
Selon votre domaine de compétences, il conviendra cependant de relativiser l’intérêt réel de ces indicateurs de productivité : dans certains champs disciplinaires scientifiques, les revues peuvent avoir des Impact Factor faibles, tout en ayant une grande influence sur leur lectorat (revues pratiques et cliniques, etc.). Cette prise de recul implique évidemment une bonne connaissance du milieu à diagnostiquer, de ses coutumes etde  ses influences.
            
Les outils natifs des grandes bases permettent d’éviter des traitements plus lourds sur les corpus de réponses, comme on le faisait il y a encore peu de temps ; hormis si vous souhaitez traiter des volumes conséquents de données, auquel cas vous ferez appel à des logiciels de data mining tels que celui proposé par Intellixir.
            
De la même manière, les problèmes d’homonymie, d’ordre des auteurs et d’affiliation ont été extrêmement simplifiés, grâce à un travail de fond des éditeurs scientifiques sur l’identification des auteurs.
             
Il est aussi relativement simple de contacter directement ces experts une fois identifiés, car l’affiliation contient désormais systématiquement la dernière adresse email connue de l’auteur.
             
Même si Scopus et Web of Science se disputent le titre de la base scientifique la plus étendue, elles n’offrent pas globalement de différences fondamentales entre elles.
            
La première a une couverture plus large et plus européenne ; la base de Thomson quant à elle se positionne davantage sur le “qualitatif”, avec moins de revues indexées mais ayant des Impact Factor plus significatifs.
            
Il faut préciser clairement qu’aucun outil, aussi cher soit-il, n’offre aujourd’hui une exhaustivité de la littérature scientifique. Il faudra donc multiplier les requêtes dans un maximum de sources.
            
Les bases brevets, qui étaient encore réservées aux spécialistes il y a quelques années, sont désormais accessibles au plus grand nombre : certaines bases gratuites sur le Web comme FreePatentsOnline, sont remarquables.
            
Selon votre secteur d’investigation, elles seront une source indispensable de repérage des entreprises leaders ou des technologies innovantes. Elles permettent d’identifier les experts du monde industriel qui ne publient pas nécessairement beaucoup d’articles dans les grandes revues scientifiques. La lecture et l’interprétation des brevets demandent cependant une certaine pratique, en particulier pour déjouer le bruit informationnel.
             
La recherche de communications dans des congrès scientifiques s’avère plus délicate : à défaut d’outil centralisateur, il faudra d’abord identifier les congrès de référence dans le domaine d’investigation, en espérant que ceux-ci publient sur leur sites web au moins les abstracts des communications récentes. Une bonne connaissance du champ d’investigation par le professionnel de l’information ou le demandeur permettra une meilleure pertinence.
             
Enfin, le dernier indicateur traditionnel est constitué par les publications de référence : selon le domaine d’activité, il pourra s’agir d’encyclopédies médicales, d’ouvrages dans des collections réputées, de handbooks ou de traités techniques et scientifiques (de type les Techniques de l’Ingénieur) : les auteurs qui sont recrutés pour ce type de publication sont souvent des experts à forte notoriété.
            
LE WEB 2.0
            
A côté de ces indicateurs traditionnels, la méthode IdEx 2.0 suggère d’explorer un certain nombre d’autres indicateurs secondaires, liés à la réputation des auteurs repérés précédemment dans les sources classiques.
            
Le Web 2.0 offre enfin une multitude de bases scientifiques, qui permettent une première recherche à ceux qui ne disposent pas d’accès aux services payants : PubChem, Google Scholar, GoPubMed, etc. Le contenu est malheureusement souvent bien plus faible que celui des services payants.
            
Le Web 2.0 offre surtout de nouveaux médias de la communication scientifique, dans lesquels certains auteurs vont chercher une plus grande visibilité : il peut s’agir de contributions en ligne dans des wikis ou de la publication d’un blog spécialisé de référence.
            
Parmi les rares wikis scientifiques, on consultera SciTopics ; une publication dans Wikipedia est aussi une forme de reconnaissance d’expertise.
            
Les blogs scientifiques étant peu répandus, on vérifiera les deux seules plateformes qui font autorité au point de vue international : ResearchBlogging et ScienceBlogs.
            
Les réseaux sociaux sont aussi un indicateur de la réputation d’un auteur : un site tel que BioMedExperts.com permet rapidement de connaître le réseau de collaboration intellectuelle d’un auteur et les co-auteurs avec qui il publie régulièrement. Un expert publie le plus souvent avec d’autres experts.
             
Malgré toutes leurs vertus, les sources gratuites ne permettent pas d’établir un panorama complet de la production scientifique.
            
Il convient en effet de relativiser l'impact réel du Web 2.0, en sciences notamment, où son adoption est encore relativement faible.
             
De la même manière, il n’existe que peu d’experts qui n’aient jamais publié dans des grandes revues ou communiqué dans des congrès et qui diffuserait leur savoir uniquement à travers les blogs, les wikis ou les réseaux sociaux. Les journaux à comité éditorial et les grands congrès restent les lieux privilégiés d’échange du savoir scientifique.
           
Nous ne recommandons donc les indicateurs 2.0 que pour recouper les indicateurs classiques. Une identification d’experts ne peut être raisonnablement menée sur la seule base des outils 2.0.
            
LA CONSOLIDATION
            
A notre connaissance, il n’existe pas de logiciel adapté à la consolidation de tous les indicateurs que vous aurez recueillis.
            
Le laborieux travail de dédoublonnage des données, de pondération des facteurs selon votre contexte d’étude, de compilation des données personnelles..., se fera donc essentiellement grâce à un tableur de type Excel.
             
Il faudra utiliser un minimum de rendu graphique du tableur, ainsi que les fonctions des sources elles-mêmes, pour remettre au “client” un rapport d’identification agréable à consulter. Celui-ci contiendra l’identification et affiliation des experts, mais évidemment aussi toutes les références bibliographiques, les liens vers les brevets, les profils des auteurs et leurs graphes relationnels issus des réseaux sociaux, etc.
             
CONCLUSION
             
On le devine aisément : une identification d’experts nécessite du temps et de la méthode mais aussi, idéalement, une bonne connaissance de l'environnement investigué, afin de relativiser les indicateurs dits “objectifs”, tels que facteurs d’impact, réputation des journaux, etc. L'analyse bibliométrique, quoique toujours primordiale, n'est plus le seul critère ; il faudra y ajouter des indicateurs secondaires de réputation, tels que les publications en ligne, la visibilité des auteurs sur les réseaux sociaux et dans leur communauté.
             
De par leurs méthodes de travail et leur connaissance des sources, les professionnels de l'information ont toutes les qualités pour réaliser pleinement ce type d'analyse. Une nouvelle tâche qui viendra s’ajouter à celles, déjà nombreuses, qui font d’eux les spécialistes de l’information scientifique dans leur organisation.
             
L’AUTEUR
            
Hervé Basset
www.linkedin.com/in/hervebasset
            
Hervé Basset est titulaire d’une maîtrise en science de l’information et est certifié en tant que Manager de l’Information (ADBS-CERTIDOC).
 
Il est actuellement documentaliste dans un grand groupe pharmaceutique, après avoir dirigé une bibliothèque universitaire scientifique en province. En parallèle, il est consultant-formateur indépendant et l’auteur du blog spécialisé en veille scientifique : http://intelligencescientifique.wordpress.com/.
            
Son expertise se concentre sur l’analyse concurrentielle des services en ligne et des bases de données scientifiques. Il intervient régulièrement dans des congrès et formations, en particulier à propos de l’impact du Web 2.0 sur l’information scientifique et technique.

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