La recherche d'informations financières sur les entreprises russes

La recherche d’informations financières sur les sociétés est une activité éminemment stratégique pour les professionnels de l’information. C’est un service qui s’adresse prioritairement à des clients de premier plan dans l’entreprise (services de stratégie et développement, fusions acquisitions…). Or, pour ces clients, l’acquisition de données financières les plus fiables et complètes possible sur les sociétés est de la plus haute importance, que ce soit pour l’analyse concurrentielle, les opérations de due diligence, l’évaluation des partenaires et clients et différentes autres investigations.

Dans la pratique, ce type de recherche compte certainement parmi les défis les plus difficiles, quel que soit le pays d’origine de la société – sauf bien sûr lorsqu’il s’agit de sociétés cotées. 

LOIN DES CLICHES SUR LA RUSSIE 

La Russie fait partie des pays pour lesquels la recherche est loin d’être simple, pour des raisons que nous détaillerons plus loin. Il faut cependant s’ôter de l’esprit que rien n’est réellement possible dans ce domaine et écarter derechef les clichés trop répandus de totale opacité et de manque de sources fiables.

Les bases de données et services de recherche/consulting existent en Russie, et l’on peut même parler de véritable paysage concurrentiel, formé par les différents acteurs russes et occidentaux fournissant des données de qualité sur les sociétés russes.

C’est une bonne nouvelle pour les professionnels, d’autant plus que le pays est un marché en fort développement et est un enjeu très important aux yeux des investisseurs, industriels et sociétés exportatrices.

En Russie, toutes les sociétés russes doivent être enregistrées. Toutes les entités juridiques doivent déposer leurs comptes, à l’exception des entreprises individuelles et des exploitations agricoles. Aucune société, même privée, ne peut prétexter un secret commercial pour cacher ses comptes.

Bien sûr, comme dans beaucoup de pays – même très proches de nous –, la falsification ou dissimulation intentionnelle des comptes existe, et il n’y a pas de statistiques sur ce sujet permettant une comparaison objective entre pays. 

LES PREREQUIS A TOUTE RECHERCHE

Parmi les difficultés à surmonter, la barrière linguistique apparaît comme une évidence.

Le problème est surtout lié à notre avis au fait que la recherche d’informations financières ne se limite pas aux seuls comptes et bilans, mais qu’elle doit obligatoirement être plus large et prendre en compte des données qualitatives nombreuses – nous y reviendrons –, que l’on ne trouve que sur des sites ou dans des banques de données textuelles de langue russe.

En outre, même l’utilisation des interfaces anglaises des serveurs financiers occidentaux couvrant la Russie pose la question de la transcription ou de la translitération des raisons sociales, lieux géographiques, noms de famille (sans parler du système patronymique), etc. qui, au final, joue un grand rôle dans la performance de la recherche.

Il est par ailleurs de la plus haute importance de comprendre le contexte comptable local avant toute recherche et analyse.

Les changements survenus ces vingt dernières années après la chute de l’URSS ont en effet vu la naissance d’un système comptable entièrement nouveau, ainsi que d’un marché boursier.

Deux facteurs jouent un rôle décisif dans cette transformation : la pression des investisseurs et l’intégration progressive qui en résulte des normes internationales d'information financière, plus connues sous l’abréviation «IFRS» (International Financial Reporting Standards).

Il est important de suivre ces évolutions, permanentes, et d’en connaître notamment les différences avec le système russe actuel «RAS» (Russian Accounting System) centré, lui, sur le reporting auprès des autorités fiscales russes.

Les deux systèmes reposent sur des règles différentes en matière de provision et de dépréciation de créances douteuses et d’immobilisations.

Il faudra également se familiariser avec les différents formats de comptes et bilans.

Il faut d’autre part avoir en tête que seuls les grands groupes cotés et certaines sociétés privées sont tenus à l’audit de leurs comptes. Audits qui ne sont d’ailleurs pas toujours synonymes de fiabilité.

Enfin, dernier point, les sociétés russes, probablement plus que les occidentales, sont multi-activités. Elles peuvent par exemple produire et vendre leurs propres produits, et en même temps être distributeurs ou revendeurs de produits d’autres sociétés.

Sans information détaillée sur ces activités et leur impact – difficile à évaluer – sur les comptes, les comptes globaux n’ont pas grande signification.

DES SOURCES D’INFORMATIONS BIEN IDENTIFIEES 


A la différence des Occidentaux, les fournisseurs russes d’information financière détaillent sur leur site la liste de leurs sources, provenant généralement d’organisations gouvernementales ou parfois privées, qui peuvent vendre en direct leurs données.

Les principales sources et les types de données fournies sont les suivants :

• Rosstat (service fédéral russe des statistiques) : données issues du registre général des entreprises et états financiers ;

• le FFMS (service fédéral des marchés financiers) : informations sur la structure juridique, états financiers, titres, et toutes données relatives aux sociétés par actions ouvertes ou fermées, ayant obligation de publier différents rapports, prospectus et communiqués ;

• le service fédéral des impôts : informations détaillées répondant aux exigences de la loi fédérale, issues de deux fichiers : l’EGRUL, le registre d’état consolidé des entités juridiques, et l’EGRIP, fichier d’état unifié des personnes morales ou entrepreneurs individuels ;

• la Banque Centrale de Russie : états financiers des banques russes.

Parmi les nombreuses autres sources, on citera le trésor fédéral, les cours d’arbitrage, la société de compensation, ou encore le journal Kommersant, dont la particularité est de publier un dossier sur les faillites des sociétés.

AVANT D’ABORDER LES DIFFERENTS SERVEURS

Les sociétés ont jusqu’au 1er avril de l’année suivant l’exercice financier pour déposer leurs comptes auprès des autorités fiscales. Ces comptes sont généralement disponibles dans les banques de données financières en septembre. L’année fiscale est l’année calendaire.

Ce sont bien sûr les grosses sociétés sous forme de société par actions ouvertes (OAO) qui remplissent le mieux leurs obligations de dépôt, suivies par les sociétés par actions fermées (ZAO). Il est en revanche beaucoup plus ardu de trouver des données sur les sociétés à responsabilité limitée (OOO).

Il est important de noter que les formes juridiques des sociétés sont susceptibles d’évoluer prochainement, suite à certaines réformes en cours.

Les banques de données spécialisées dans l’information sociétés ont toutes la même couverture : 6,5-6,6 millions de sociétés enregistrées, dont 4 à 4,5 sont actives.

Sur ce total, on dispose de 600 à 700 000 états financiers mis à jour (à des échéances parfois différentes, selon la forme juridique).

Presque toutes les bases fournissent des données sur les banques (1 500 à 1 700), les sociétés d’assurance (700 à 800), ainsi que des données sur les sociétés ukrainiennes (1,5 million de sociétés) et kazakh (350 000).

Vu cette relative uniformité, les critères de choix entre les nombreuses bases et services seront la qualité de l’interface – très variable – et les services additionnels.

Un avantage certain des fournisseurs occidentaux, en dehors de l’absence de barrière linguistique, est la couverture tous pays de leur base, qui permet d’établir les liens entre sociétés, dirigeants, actionnaires… au niveau mondial.

Cela est particulièrement utile dans les recherches sur les sociétés offshore. 

L’OFFRE DES BANQUES DE DONNEES DU COTE «OCCIDENTAL»

L’offre qui nous paraît la plus fiable est celle du Bureau van Dijk (www.bvdinfo.com), dont les interfaces sophistiquées permettent des recherches et des analyses très fines.

L’accès aux données russes se fait à travers les bases Orbis et Mint, ou encore Ruslana, base dédiée aux sociétés russes, et incluant aussi les sociétés ukrainiennes et kazakh.

Jusqu’à 10 ans d’historique de comptes sont proposés, ainsi que de nombreux types de données, relatives au management, actionnaires, structures juridiques détaillées, news, opérations de fusions/ acquisitions, cotations…

Les données de BvD sont fournies par deux partenaires russes, qui eux-mêmes mettent à disposition, sur leur propre plateforme, des données sur les sociétés en anglais et en russe :

• Creditreform Russie, filiale de l’Allemand Creditreform, offre sur son site www.crefoport.ru une large gamme de services axés sur la solvabilité des entreprises (rapports financiers avec indice de solvabilité, avis de crédit, recouvrement des créations, surveillance de la solvabilité de l’entreprise...), auxquels s’ajoutent d’autres types de services comme du marketing direct…

• CredInform, agence nationale d’information indépendante (www.credinform.ru/ en-US), offre elle aussi des services de même nature : rapports de crédit sur les sociétés de Russie et CEI, notation financière, surveillance de la solvabilité des partenaires et clients, rapports sur les banques et l’activité bancaire, services de consulting divers dans les domaines financiers et juridiques, études marketing…

Le deuxième fournisseur de données financières est bien sûr Dun & Bradstreet, inévitable, mais dont la qualité de services laisse toujours autant à désirer….

Un accord de partenariat a été signé en 2008 avec la grande agence russe d’informations Interfax (www.interfax.com), qui s’est traduit par l’intégration de la base de données Spark d’Interfax et son reformatage aux normes D&B.

L’offre élargie de D&B qui en résulte est maintenant accessible aux utilisateurs russes.

Les rapports sur les sociétés russes issus de SPARK sont fournis à la fois en anglais et en russe. Les rapports D&B sont quant à eux accessibles en anglais et en russe sur beaucoup de pays.

Les données fournies comprennent notamment l’identification de la société, les informations relatives à son enregistrement ou sa liquidation, ses filiales, ses états financiers et les fameux ratings D&B.

L’interface de recherche proposée – qui offre la possibilité d’un double menu, SPARK et D&B (accessible à partir de http://goo.gl/eqhgz) – est loin d’être une réussite du point de vue performance. 

On s’étonnera en particulier de ne pas retrouver les mêmes résultats dans les deux menus, et du comportement étrange des troncatures dans le menu D&B. Le système permet néanmoins d’utiliser les codes des sociétés fournis par SPARK.

Notons que le système russe d’identification et classification des entreprises est assez complexe. Chaque société est ainsi identifiée de façon unique par un numéro d'inscription au registre de l'Etat (OGRN) et un numéro d'identification fiscal unique (INN), codes auxquels SPARK donne accès, ainsi qu’aux codes de la classification nationale des entreprises et organisations (OKPO).

On notera néanmoins la stratégie intéressante de développement de Dun en Russie, avec différentes initiatives en faveur d’ une plus grande transparence du marché russe : création de «l’indice due diligence » pour l’identification des structures susceptibles d’héberger des opérations frauduleuses, lancement du «Trade Exchange Program» destiné à minimiser les risques et anticiper le non-paiement d’une société russe... 

L’OFFRE DU COTE RUSSE 

Eu égard à la valeur ajoutée somme toute relative de l’interface D&B, nous conseillons plutôt de souscrire directement via Interfax à la base SPARK et d’accéder à la haute qualité des services commerciaux d’Interfax, en bénéficiant de conditions financières plus avantageuses.

SPARK propose en effet son interface et ses données en anglais (http://goo.gl/jPMLq) et permet en plus une recherche beaucoup plus exhaustive, en synergie avec sa base SCAN (System of Complex Analysis of News).

Cette base contient les principaux medias fédéraux et régionaux, les fils des grandes agences de presse, les grands journaux économiques, politiques, des publications industrielles et scientifiques, ainsi que les transcriptions des chaînes de télé et radios fédérales et régionales.

SCAN contient par ailleurs l’intégralité des archives de la grande agence de presse qu’est Interfax.

Pour les familiers de la langue russe, nous recommandons fortement le système BIR Analytic (www//bir.1prime.ru/), aux fonctionnalités nombreuses et puissantes en matière d’extraction et de traitement des données.

Créé par l’agence de presse PRIME (dont le flux de news temps réel en anglais est disponible sur (www.1prime.biz/), BIR Analytic fournit de multiples données sur les sociétés, des indicateurs socio-économiques sur 97 régions et 1 066 villes russes.

Les données sociétés comprennent les informations sur son enregistrement, les comptes en format RAS mais aussi IFRS pour certaines d’entre elles, les informations actionnaires et filiales, de nombreux ratios et ratings, les chiffres de production industrielle, les déclarations de faillite et les news.

BIR Analytic a un accord avec le Registre national des assurances pour la fourniture d’indicateurs spécifiques sur les sociétés d’assurance et publie également différents indicateurs d’activité bancaire et les tarifs des 120 plus grosses banques russes.

Notons enfin que sont disponibles dans BIR Analytic les rapports annuels des sociétés, ici fournis par Rustocks.com, un grand portail russe mettant à disposition en langue anglaise de très nombreuses informations sociétés et marchés de nature très diverse.

Un autre serveur renommé, SKRIN, offre sensiblement la même couverture en termes d’informations financières sur les sociétés que BIR Analytic, avec une interface nettement moins sophistiquée, mais avec des données complétées par des news et des rapports d’analyse sur les sociétés, des études sur les secteurs industriels, ainsi que des statistiques sur les régions et secteurs économiques (codifiés avec des nomenclatures spécifiques).

Affilié depuis 2002 au RTS Stock Exchange, SKRIN (Comprehensive Information and News Disclosure System) est fortement centré sur la publication des informations sur les entreprises, dans le cadre de la politique de transparence accrue du marché russe en direction de la communauté internationale des investisseurs.

SKRIN est à ce titre accrédité par le FFMS (service fédéral des marchés financiers), qui habilite également d’autres acteurs dans cet axe stratégique pour l’économie russe : PRIME (http://disclosure.1prime.ru/), AK&M (www.disclosure.ru/) – un très important fournisseur d’informations business, financières, boursières politiques… –, AZIPI (http://e-disclosure.azipi.ru), l’association pour la protection des droits des investisseurs, et d’autres portails tels que Lin (www.lin.ru) ou Rustocks.com, qui développe des programmes dédiés pour les émetteurs de titres.

Outre ces serveurs, il nous faut signaler, en matière d’offre sur l’information financière sur les sociétés, les nombreux portails russes existants, qui proposent des services additionnels aux entreprises en matière de veille et d’accès direct aux documents, parfois en anglais, et souvent de façon innovante et avec des arguments commerciaux agressifs.

On citera ici les portails Kommersant Kartoteka (www//new.kartoteka.ru/) et Prima-Inform (www.prima-inform.com/).

Enfin, à côté de cet ensemble de sources publiques officielles, coexistent de nombreux services d’investigation financière privés. 

L’ENTREPRISE DANS SA GLOBALITE

On n’insistera jamais assez, en matière d’information financière sur les sociétés, sur la nécessité de ne pas se restreindre à la recherche de seules informations chiffrées.

L’élargissement vers d’autres types de sources nous paraît une condition sine qua non pour obtenir une vision la plus réelle et la plus fiable possible de l’entreprise.

La prise en compte de l’historique de l’entreprise, de son environnement et de son marché, de ses liens avec d’autres sociétés ou entrepreneurs…, est indispensable dans un pays dont la compréhension reste difficile.

Il faut donc faire preuve d’imagination dans la recherche et considérer celle-ci dans un cadre d’investigation plus général.

Ici, les sources d’informations russes sont très nombreuses (malheureusement en langue russe pour la plupart) : médias de toute nature, journaux d’investigation, bases de données juridiques, rapports de recherche sur les sociétés ou secteurs, produits par de nombreux experts russes.

On trouvera ci-après quelques exemples de sources, à consulter dans le cadre de la proactivité que nous recommandons :

• agrégateurs de presse, contenant des volumes très importants de données, tels que Public.ru (http://public.ru/englishversion/), aux fonctionnalités de recherche sophistiquées, ou Integrum (www.integrumworld.com), qui a le précieux avantage de combiner informations sur les sociétés et publications de presse ;

• sources spécialisées sur les secteurs économiques et sociétés, telles qu’Expert (http://expert.ru/) ;

• le site de l’office d’état des statistiques, le Goskomstat (www.gks.ru/english) ;

• les agences de ratings, même si elles sont plus focalisées sur les banques que sur les sociétés : Rusrating (www.rusrating.ru/en/), l’agence d’information AK&M (www.akm.ru/eng/) et Expert RA (http://raexpert.org/) ;

 le site de la Banque Centrale de Russie (http://cbr.ru/eng/daily.aspx), qui offre les états financiers des banques, ainsi que de l’information macro-économique et financière. La version russe, beaucoup plus riche que l’anglaise, permet entre autres de générer directement des rapports, en combinant des indicateurs sur les sociétés, avec une répartition par régions ;

• enfin n’oublions pas les deux grandes bases de données juridiques concurrentes : Garant (www.garant.ru/) et Consultant Plus (www.consultant.ru/).

La difficulté de l’appréciation de la situation financière d’une entreprise russe est de façon générale plus liée au problème de sa relation avec l’administration locale qu’à une volonté réelle de celle-ci de cacher ses comptes à ses partenaires ou même à ses concurrents.

Il faut également tenir compte du fait que les règles de production et d’ouverture de l’information financière ne sont pas encore suffisamment opérationnelles, malgré des progrès considérables.

Dans ce contexte, les compétences en recherche d’information du spécialiste, l’utilisation de sources d’information diversifiées, la connaissance des normes comptables russes et la surveillance des évolutions de l’environnement d’affaires local, nous paraissent être des facteurs clés de succès pour une société étrangère souhaitant se développer en Russie.




Anne-Marie Libmann
Publié dans le n° 295 de Bases (Juillet-Août 2012)

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