L'ADBS innove en élisant deux coprésidentes. Entretien

L’ADBS est la plus importante association de professionnels de l’information en Europe ; elle rassemble en effet plus de 4 000 veilleurs, knowledge managers, gestionnaires de contenus numériques, documentalistes et record managers.

Pour la première fois depuis sa création, c’est une coprésidence que le conseil d’administration a élue, avec un duo composé de deux expertes du domaine : Véronique Mesguich, qui dirige l’infothèque du Pôle Léonard de Vinci, et Anne-Marie Libmann, en charge du pôle Russie de FLA Consultants (société sœur de Bases Publications).

Nous avons souhaité les rencontrer pour une discussion à bâtons rompus, afin de mieux connaître leurs visions, leurs objectifs, leurs constats...

Bases : cette coprésidence est une première pour l’ADBS. Quelles sont les raisons qui ont conduit à ce choix ?

Véronique Mesguich : Du fait de la révolution numérique notamment, nous nous trouvons dans un contexte de fortes mutations, tant des métiers de l’information que du fonctionnement du monde associatif. Il nous est donc apparu indispensable d’avoir une gouvernance plus souple et plus réactive, et de procéder à une refonte des instances.

L’ADBS s’est ici inspirée entre autres du fonctionnement choisi par l’Adetem (l’Association nationale du marketing), qui utilise depuis plusieurs années et avec bonheur le principe de deux coprésidents.

Anne-Marie Libmann : Nous sommes toutes les deux conscientes qu’il y a urgence à trouver des solutions à la crise actuelle des professions de l’information. Par ailleurs, nous sommes très complémentaires de par nos parcours professionnels : Véronique a une très bonne connaissance du monde des bibliothèques et de la veille et j’ai, quant à moi, passé la plus grande partie de ma vie professionnelle dans le monde de l’entreprise privée, en dirigeant des services d’information concurrentielle et stratégique. Nous avons d’autre part toutes les deux en commun la connaissance du monde des consultants (voir encadré p.4).

Nous pensons donc être en mesure de comprendre l’ensemble des besoins des adhérents de l’ADBS – du secteur privé comme public –, et d’y répondre.

D’autre part, vue la complexité de la situation actuelle (du fait des fortes mutations qu’évoque Véronique), exercer ce rôle à deux nous permettra de mieux capter les évolutions de notre environnement, en étant toutes deux en lien avec un spectre plus varié et plus large de professionnels et d’acteurs. Nous aurons ainsi une perception plus complète des problématiques existant dans le monde de l’information. Enfin, nous ne serons pas trop de deux, car la tâche est très lourde et que cette mission est, rappelons-le, exercée bénévolement.

Bases : Vous avez relevé le défi de renforcer la visibilité et le rayonnement de l’association. Comment comptez-vous procéder ?

Anne-Marie Libmann : Nous allons miser sur l’innovation et instaurer de nouvelles formes de dialogue et de coopération, au sein de l’Association mais aussi en externe. Nous avons notamment le projet de renforcer considérablement la communication de l’ADBS en direction de la presse et des entreprises.

C’est une façon de promouvoir nos métiers. Il faut en particulier que les dirigeants, managers et cadres de l’entre-prise privée ou publique acquièrent une connaissance de l’expertise de nos professionnels, connaissance qui leur fait pour l’instant cruellement défaut.

Par ailleurs, je suis persuadée que les associations professionnelles ont toujours leur place, même à l’heure des réseaux sociaux ! Elles offrent en effet à leurs adhérents des moyens de partager leurs expériences, mutualiser leurs pratiques, échanger leurs savoir-faire...

Encore faut-il s’adapter et intégrer les nouveaux modes d’échange, les exigences et les contraintes des adhérents ou potentiels adhérents. Les réseaux sociaux doivent être utilisés efficacement et de façon réactive, et l’ADBS doit se renforcer très nettement dans ce domaine.

Véronique Mesguich : Nous souhaitons en particulier accorder une place beaucoup plus importante à l’expertise qui existe au sein des groupes sectoriels et des délégations régionales de l’ADBS, et nous comptons valoriser encore davantage leurs actions.

L’ADBS est riche du dynamisme et de la variété de ces groupes sectoriels et régionaux.

Mais nous entendons travailler également avec d’autres partenaires et renforcer le dialogue que nous avons avec d’autres réseaux et associations, dans notre secteur comme dans des domaines connexes (marketing, enseignement, journalisme..).

Anne-Marie Libmann :
Nous allons également nous appuyer sur la délégation permanente de l’Association, et sur ses ressources professionnelles, très diversi-fiées et riches.

Bases : A peine élues à la coprésidence, vous êtes intervenues dans un débat qui opposait des chercheurs à l’Inist, autour des questions du droit d’auteur. Comptez-vous impliquer davantage l’ADBS dans des débats de ce type ?

Véronique Mesguich :
Il nous a semblé important de réagir rapidement au conflit qui enflait, notamment sur les réseaux sociaux, et de présenter une position collégiale reflétant les différents courants et opinions, et se voulant force de propositions.

L’ADBS a voulu, de façon indépendante, mettre en avant dans cette affaire l’intérêt des utilisateurs de l’information (qu’ils soient ou non chercheurs), mais aussi des entreprises et des organismes de recherche.

Nous estimons que notre mission est aussi de nous positionner dans les grands débats et enjeux de société, autour notamment de l’évolution de la propriété intellectuelle. Nous comptons être partie prenante de ces débats et faire entendre la voix de nos instances, et celle de la «fonction information».

Nous souhaitons d’autre part mettre plusieurs actions en synergie, comme notre présence dans le débat public et le repositionnement du métier.

Il nous faut pour cela définir pour l’ADBS une stratégie qui soit fédératrice et visible. La tâche est complexe, car il faut à la fois rassembler les forces en interne et être visible en externe...

Anne-Marie Libmann :
Nous ne nous interdisons pas de recadrer certains débats, et d’y apporter des positions définies après consultation d’experts et réflexions.

Bases : Quelle est votre analyse de la situation actuelle des professionnels de l’information ?

Véronique Mesguich : L’information aujourd’hui est partout et nous sommes tous saturés de données.

De ce fait, la valeur ajoutée n’est plus seulement dans l’information elle-même, mais dans l’accès qui en est proposé à l’utilisateur.

Les professionnels du domaine gardent une réelle maîtrise sur ce sujet, et celle-ci constitue un vrai capital immatériel. Mais pour être reconnus, ils doivent se positionner dans la valorisation, la maîtrise et la gestion de l’information. Il s’agit là à mon avis d’un enjeu très important.

Anne-Marie Libmann : Le contexte est très difficile du fait de la révolution numérique évoquée plus haut, il ne faut pas le nier. Cependant, je vois une première opportunité pour le professionnel de l’information : accompagner les entreprises dans le nouveau mode d’organisation qu’impli-quent la progression du numérique et l’évolution des technologies de l’information et d’Internet.

Mais il lui faut pour cela occuper une position plus transversale, plus en prise avec la réalité de l’entreprise telle qu’elle évolue, et se positionner en accompagnement de la stratégie numérique de l’entreprise.

Un positionnement « vers le haut» est également nécessaire, mais j’y reviendrai plus loin.

Les professionnels de l’information, axés sur la gestion des contenus, auraient tout intérêt à se rapprocher – enfin ! – et travailler avec les informaticiens et les représentants de la fonction SI dans l’organisation.

Je regrette qu’ils aient trop souvent désinvesti les fonctions techniques, et que beaucoup aient pour le coup des difficultés à apporter maintenant une vraie valeur ajoutée dans le système d’information de l’entreprise et à se placer comme leaders de solutions techniques adaptées aux besoins énormes de gestion de l’information de l’entreprise.

On peut aussi regretter que certains aient parfois cédé aux «facilités» de recherche de l’information nées de Google et d’Internet et qu’ils ne défendent pas plus une expertise dans la méthodologie de recherche au sens large : compréhension approfondie des questions de leurs clients, choix des sources et construction de stratégies ayant la sophistication nécessaire pour y répondre.

Je ne parle pas ici des spécialistes d’information brevets, qui pour beaucoup ont une démarche très construite.

Sur toutes ces questions, les écoles ont bien sûr un rôle très important à jouer.

Véronique Mesguich : Outre la dimension technique des outils, il ne faut pas pour autant négliger les sources. La maîtrise des sources structurées ou non structurées, gratuites ou payantes, la capacité à identifier et qualifier des sources de toutes natures, dans tout secteur, est un savoir-faire précieux et incontournable, même si cela peut parfois paraître ingrat.

Bases : Quel rôle comptez-vous jouer face à cette transformation du métier ?

Véronique Mesguich : Au cours des dix dernières années, l’usage de l’information s’est profondément modifié, et l’organisation de l’entreprise tend davantage vers le «2.0».

Pour faire face à cette transformation rapide, les entreprises ont besoin de compétences nouvelles.?

J’estime que notre association est là pour les aider à mieux formuler leurs besoins.

Notre objectif est que l’ADBS reflète la diversité de ces métiers – qui vont du veilleur au document controller, en passant par le records manager – et les fasse dialoguer entre eux, car ils ont de nombreux points communs. L’ADBS est le point de convergence de la plupart de ces métiers, et c’est un enjeu important de les représenter.

Anne-Marie Libmann : L’employabilité est au coeur de nos préoccupations, et qu’y a-t-il de plus important pour un adhérent que de savoir que l’Assocation qui le représente peut l’aider sur ce point essentiel de son avenir ?

Il nous semble capital de repenser la «fonction information et documenta-tion» dans un univers qui a extrêmement changé et qui a éclaté au sein des entreprises.

Nous devons accompagner nos adhérents dans leur évolution, afin de positionner le professionnel de l’information dans l’entreprise de demain.

Il est nécessaire de «réamorcer» la fonction information, de la sortir du domaine de la documentation pure pour toucher l’organisation de l’entreprise, qu’elle soit privée ou publique. Il faut l’axer vers le transversal mais aussi l’inscrire dans la sphère stratégique de l’entreprise.

On voit se développer un consensus autour des nouvelles opportunités pour nos professionnels de l’information. On parle beaucoup des nouveaux rôles que ceux-ci peuvent jouer dans de nouvelles sphères, qui peuvent être décrites ainsi :
  • stratégie et gouvernance de l’organisation : analyse stratégique, gestion des risques, gestion de la connaissance ;
  • solutions techniques : architecture des systèmes d’information et aide au développement de la stratégie numérique de l’entreprise ;
  • collaboration : animation des communautés, curation, accompagnement de l’entreprise dans ses choix d’outils et processus de collaboration et de partage de l’information.
L’intégration de plus en plus forte de la fonction information dans d’autres fonctions telles que le marketing, la communication, les RH… devrait aider les professionnels à être plus en prise avec la réalité de l’entreprise et à jouer ces nouveaux rôles de façon plus forte et opérationnelle.

Nous allons approfondir tous ces axes de réflexion dans nos différentes actions et propositions aux adhérents et partenaires, en jouant un vrai rôle dans l’exploration et le positionnement sur de nouveaux champs professionnels ou métiers. Pour cela nous avons besoin de la collaboration et des idées de tous au sein de l’Association et à l’extérieur.

Véronique Mesguich : il me semble d’autre part important de développer la culture numérique pour toutes les générations, y compris la «génération Y». L’ADBS doit accompagner cette éducation à la maîtrise des contenus, et des moyens d’accès à l’information.

La stratégie que nous allons élaborer avec les instances de l’ADBS va se fonder sur ces constats et cette vision partagée, pour répondre à ces défis.

Anne-Marie Libmann : L’heure est à la créativité et à l’innovation. Je pense qu’il est important de faire ce grand saut dans l’inconnu, si on ne veut pas rester dans l’adaptation.

Depuis 20 ans, on entend trop souvent un discours «d’adaptation», qui met en avant la «valeur ajoutée» des professionnels de l’information, dans un modèle qui ne correspond plus à la réalité actuelle. Mais ce modèle a disparu, balayé par Google et la révolution internet.

Il faut aujourd’hui inventer un nouveau modèle, en partant sans doute de l’exploration des nouvelles fonctions décrites plus haut.

Bases : Quels services souhaitez-vous apporter à l’adhérent ?

Véronique Mesguich :
Nous souhaitons proposer des services différents, qui répondront aux attentes des adhérents et viendront compléter les services que nous offrons déjà en matière de formations, de journées d’études et d’édition.

Anne-Marie- Libmann : Oui, il faut clairement repositionner l’adhérent au centre de l’association et nous sommes à l’écoute de ses attentes.

Nous développerons d’ailleurs des schémas et des outils, qui lui permettront de faire remonter ses besoins, et qui fluidifieront et simplifieront les modes de participation. Nous voudrions trouver de nouveaux modes de fonctionnement avec les adhérents.

Bases : Le Conseil d’administration a élu deux coprésidentes à la tête de l’ADBS. Comment ce nouveau fonctionnement a-t-il été accueilli ?

Anne-Marie Libmann : L’annonce de la coprésidence a été très bien accueillie, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’association.

Véronique Mesguich : Nous avons senti qu’elle suscitait une vraie dynamique au sein de l’association, qui nous a motivées pour entreprendre nos projets.

Dans le même temps, de nombreux acteurs importants sont venus vers nous, et nous ont donné envie de conjuguer nos talents, pour mieux servir nos adhérents.

UN DUO DE CHOC A LA TETE DE L'ADBS

Anne-Marie Libmann

Après avoir dirigé pendant plus de 20 ans les services d’information et de veille stratégique de grands groupes industriels (Pechiney, Alcan, Rio Tinto), Anne-Marie Libmann a créé et développe le pôle Russie de FLA Consultants (spécialiste de la veille concurrentielle et technologique).

Véronique Mesguich

Après avoir fondé et codirigé pendant six ans un cabinet spécialisé en veille technologique, Véronique Mesguich a pris en 1994 la responsabilité des activités Entreprises de l'Infothèque du Pôle universitaire Léonard de Vinci, puis en 2006 la direction de cette Infothèque. Elle enseigne également la maîtrise de l'information stratégique dans plusieurs établissements d'enseignement supérieur, dont l'École européenne d'intelligence économique, et anime régulièrement des sessions de formation continue autour de la méthodologie de recherche avancée et de veille sur Internet.


Béatrice Foenix-Riou
Publié dans le n° 297 de Bases (Octobre 2012)

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