Les sources qu’il faut savoir « mettre en veilleuse »

Carole Tisserand-Barthole
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419
publié en
2023.11
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professionnel de l'information
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L’infobésité des sources est un défi de plus en plus difficile à gérer, pour un veilleur comme pour tout un chacun. L’une des pistes possibles pour en sortir passe par une méthode de « mise en veilleuse » basée sur l’intelligence des sources que nous développons dans cet article.

Les veilleurs, même s’ils s’appuient toujours sur une sélection de sources et qu’ils s’évertuent à extraire des signaux et du sens au milieu du brouhaha ambiant, n’échappent pas à l’infobésité actuelle.

Il y a toujours plus de sources poten­tiellement pertinentes, toujours plus de contenus pertinents et d’outils pour repérer ces sources et ces contenus. Sans compter que nombre de ces sources et outils rajoutent sans cesse de nouvelles contraintes techniques à prendre en compte, ce qui se révèle souvent chronophage.

Ainsi, malgré nos efforts pour revoir les processus et les sources régulièrement, une veille, quelle qu’elle soit, a vite fait de demander de plus en plus de temps, mois après mois et année après année sauf si le sujet qu’elle traite tombe en désuétude.

Et il y a toujours cette angoisse de passer à côté d’une information vraiment importante qui viendrait jeter le discrédit sur la qualité de la prestation de veille dans son ensemble et les compétences du veilleur. On a alors vite tendance à tomber dans une quête d’exhaustivité que l’on sait pourtant vaine.

Pourtant, on ne le sait que trop : « trop d’info tue l’information » et on prend le risque de ne même plus voir une information clé qui est pourtant sous nos yeux.

Il faut réussir à refaire place nette et se recentrer sur l’essentiel en séparant les sources clés de celles de second plan.

Les sources clés, ce sont celles qui sont les premières ou les seules à publier les informations qui nous intéressent ou encore celles qui sont hyper-spécialisées sur les thématiques qui nous intéressent. Ce n’est pas pour rien que l’on parle tant de la réussite de certains médias professionnels ces dernières semaines (voir l’article des Échos « Les “pure players” de l’information professionnelle tirent leur épingle du jeu »). Ces médias s’adressent à un public restreint dont ils connaissent les besoins informationnels et proposent des contenus à haute valeur ajoutée que l’on ne retrouve nulle part ailleurs.

Les sources de second plan sont celles dont on ne sait pas toujours quoi faire. Ce sont les sources qui ne méritent pas qu’on les efface complètement de son dispositif de veille, mais qui, pour de multiples raisons, ne méritent pas non plus de figurer au cœur du dispositif et de bénéficier d’une surveillance constante.

C’est à ces sources, qu’il faut savoir mettre « en veilleuse », que nous avons choisi de nous intéresser aujourd’hui. Comment sélectionner ces sources de veille de second plan ? Où les met-on ? Et comment leur donner quand même une place dans son processus de veille ?

À l’heure de « l’ignorance critique » et de « l’omission stratégique »

Avant de nous intéresser à ces sources de second rang, il est important de les repositionner dans le contexte ambiant d’infobésité. En effet, si nous avions un volume raisonnable de sources et de contenus et du temps à leur consacrer (comme cela a pu être le cas par le passé), cela ne poserait que peu de problèmes de mettre sous surveillance toutes les sources que l’on a pu repérer lors de son sourcing. Mais le contexte est aujourd’hui tout autre.

Dans le monde de la Tech et plus généralement sur le Web, on lit de plus en plus que l’infobésité ambiante oblige les internautes à revoir leurs pratiques informationnelles quels que soient leur métier et leur secteur d’activité et qu’il vaut mieux sélectionner l’information en amont.

On citera par exemple cet article académique en open access « Critical Ignoring as a Core Competence for Digital Citizens » paru dans la revue Current Directions in psychological science, ou cet article de The Conversation « When critical thinking isn’t enough: to beat information overload, we need to learn “critical ignoring” » , qui nous expliquent que, pour naviguer dans le monde de l’information digitale, l’esprit critique par rapport aux contenus qui nous arrivent n’est plus une condition suffisante. Il faut apprendre à ignorer, filtrer l’information avant même qu’elle ne nous arrive.

« L’ignorance critique est la capacité à choisir ce qu’il faut ignorer et/ou investir ses capacités attentionnelles limitées. Ignorer de manière critique, c’est plus que ne pas prêter attention, c’est pratiquer des habitudes saines et attentives face à la surabondance d’informations. » The Conversation

On citera également l’excellente newsletter de Marie Dollé, In Bed with Tech, qui proposait récemment une édition « Filtrer le bruit ou l’art de l’omission stratégique » , où elle évoquait cette question :

« “La curation ne réside pas dans l’accumulation, mais dans l’art du non-choix. Ce qui compte vraiment, c’est la cohérence globale de ce qui est retenu”. Ce passage du FOMO (fear of missing out) au NOMO (necessity of missing out) est peut-être la clé d’une gestion de l’information plus saine et plus consciente à l’ère de l’infobésité. Le NOMO, dans son essence, n’est pas une privation, mais une délivrance. Choisir, c’est accumuler. Omettre, c’est se libérer. »

Quid de la veille par rapport à cette tendance ?

En tant que veilleur, on pratique, sans le nommer ainsi, l’« ignorance critique » ou l’« omission stratégique » depuis toujours. Faire du sourcing, n’est-ce pas tout simplement une forme d’« omission stratégique » ?

Mais il est possible que l’évolution des pratiques et des outils nous en éloigne avec les années, et que la peur de passer à côté d’une information importante nous pousse à accumuler plus de sources que nécessaire.

Cette évolution n’est d’ailleurs pas le propre des humains veilleurs, c’est aussi une tendance qui s’observe dans les outils utilisés.

Pendant longtemps, le plus dur pour les professionnels de l’information n’était pas de faire le tri parmi les sources et les informations. C’était tout simplement d’en trouver. L’information était rare, les sources aussi, et ces dernières n’étaient pas toujours simples à identifier.

Les premiers outils de veille ont obligé l’utilisateur à faire preuve de sélection critique ou du moins de sélection tout court. C’était lui qui identifiait les sources et les intégrait dans son outil de veille.

Puis, progressivement, les outils de veille ont proposé des corpus préintégrés avec toujours plus de sources, la palme revenant à celui qui en aurait le plus, toujours plus diverses et variées (sites, blogs, réseaux sociaux, images, podcasts, etc.). Le nombre de sources intégrées par défaut à la plateforme, qui pouvait se compter en milliers, voire par millions, était souvent la première information qu’on voyait en arrivant sur le site Web des différents éditeurs.

Par la suite, un peu à l’image de Google qui a arrêté de communiquer sur la taille de son index, les éditeurs de veille ont aussi arrêté de communiquer la taille de leur corpus et l’ont reléguée plus bas sur leur site Web, quand ils ne l’ont tout simplement pas retirée. Les seuls qui insistent encore beaucoup sont les plateformes qui proposent de la veille média (pour les relations presse ou les services communication) ou e-réputation.

Parce que, dans la majorité des cas, faire de la veille ne signifie pas surveiller le plus de sources possibles, mais surveiller les meilleures sources par rapport à son sujet. Et c'est complètement différent.

Dans quelques situations, la quête d’exhaustivité continue d’avoir un sens. C’est par exemple le cas de la veille e-réputation ou de la veille média pratiquée pour les marques, bien que l’objectif reste inatteignable dans les faits.

Même en faisant preuve d’« ignorance critique » et en ne sélectionnant que des sources pertinentes pour son sujet, on a vite fait d’avoir trop d’informations pertinentes et trop de sources. Même au milieu du non-bruit, il faut donc réussir à faire un choix. Il va falloir faire preuve d’« hypersélectivité » des sources en séparant les sources en plusieurs catégories qui n’auront pas droit au même traitement.

Les sources à mettre « en veilleuse »

Rappelons que la définition de « en veilleuse » est la suivante : « Cesser temporairement toute activité d’exploitation d’un bien en le préservant pour usage futur. ». Et c’est exactement ce qu’il va s’agir de faire avec des sources qui répondent bien au critère de pertinence, mais qui ont moins de valeur ajoutée que d’autres sources.

Comment déterminer quelles sources mettre « en veilleuse » ?

Déterminer si une source doit être au cœur du processus de veille ou au second plan n’est pas toujours simple.

Dans la majorité des cas, cela ne peut se faire qu’après quelques semaines ou mois à côtoyer cette source ou ce type de sources. Il faut lui laisser le temps de faire ses preuves dans son processus de veille. Cela n’intervient pas lors de la mise en place de la veille ou lors de l’ajout d’une nouvelle source, mais lors de chaque phase de révision. Le sourcing initial d’une veille sera donc par définition plus large que lorsque la veille fonctionnera à un rythme de croisière.

Car il faut du recul pour savoir ce que cette source nous a apporté et sa valeur ajoutée par rapport à d’autres sources.

Il n’existe pas une unique méthode rigide pour déterminer si une source mérite ou non de rester au cœur du processus de veille. Il va y avoir des critères communs pour tous les veilleurs et d’autres beaucoup plus subjectifs.

D’expérience, on sait qu’il existe des sources qui ont naturellement tendance à passer rapidement au second plan :

  • Celles qui génèrent un gros volume d’informations à traiter pour au final peu d’informations sélectionnées et pour lesquelles il n’existe aucun moyen de filtrer ;
  • Celles qui sont techniquement très difficiles, voire impossibles à mettre en veille de manière automatique ;
  • Celles qui combinent les deux précédents critères. Ces sources peuvent généralement être basculées dans les sources « en veilleuse » dès la phase de sourcing ;
  • Celles qui nous interpellent, mais qui n’ont aucune utilité pour nos veilles à l’heure actuelle même si on a le sentiment qu’elles pourraient jouer un rôle un jour, etc.

Il y a ensuite les critères beaucoup plus subjectifs :

  • Ceux liés à l’investissement que l’on peut mettre dans cette veille, en fonction de l’importance de la veille pour son client ou son organisation, du temps qui est alloué, du budget dont on dispose, etc. Le choix de mettre ou non une source « en veilleuse » ne sera pas le même selon que la veille est extrêmement stratégique ou bien s’il s’agit juste de regarder de loin un thème émergent.
  • Ceux liés aux ROI des sources dans son processus de veille : combien d’actualités retrouvées nulle part ailleurs, ratio d’informations sélectionnées/volume d’informations reçues, etc.

Ce sont malgré tout des sources qui gardent une importance dans le processus de veille, car il peut s’y trouver des contenus intéressants et pertinents en lien avec notre thématique, mais qu’on ne peut humainement pas gérer quotidiennement ou à fréquence régulière.

Il ne faut plus les voir comme des sources permettant de détecter quelque chose de nouveau, mais comme des lieux d’approfondissement d’un sujet. Les sources de veille de premierplan vont permettre de détecter des informations, des tendances, des actualités, de nouveaux acteurs, etc. Ces sources de second plan ne serviront que dans un deuxième temps à approfondir le sujet pour voir si elles en ont aussi parlé.

Exploiter autrement les sources « mises en veilleuse » ?

Les sources « en veilleuse » vont sortir du cadre stricto sensu de la veille et entrer dans le monde de la recherche d’information (voir notre encadré sur le glissement de la veille à la recherche d’information). Car pour les exploiter, il va falloir se constituer un corpus de sources « en veilleuse » et se créer des bases de données et des outils de recherche personnalisés. Mais comment s’y prendre ?

De la veille à la recherche d’informations, il n’y a qu’un pas !

Ce phénomène de glissement des sources de veille vers la recherche d’information est intéressant, car il y a toujours eu une perméabilité et une confusion entre la veille et la recherche d’information. Sémantiquement parlant, la recherche d’informations s’intéresse au passé (ancien ou très récent) et est ponctuelle. La veille s’intéresse au présent et au futur et se réalise à fréquence fixe. Mais il n’est pas rare d’entendre le mot veille utilisé pour parler de recherche et d’investigations ponctuelles. C’est alors un abus de langage plus qu’une réalité de terrain. Il y a encore quelques jours, nous avons vu passer une publication LinkedIn parlant de « veille ponctuelle ».

Pour autant, la recherche d’information a toujours eu un rôle à jouer dans le processus de veille, notamment dans la phase de sourcing. Chercher des sources pertinentes passe nécessairement par des recherches d’informations.

Mais aujourd’hui, la recherche d’information investit encore plus la veille et vient donner une place aux sources qu’il faut mettre « en veilleuse ».

L’idéal serait bien sûr d’avoir un seul outil de recherche permettant d’interroger toutes ses sources « en veilleuse ». Dans la réalité, c’est rarement possible techniquement. On va donc souvent avoir un outil principal avec toutes les sources qui le permettent et plusieurs petits outils qui gravitent autour pour les sources ne rentrant pas dans le moule.

L’outil de recherche principal, c’est généralement son outil de veille (une plateforme de veille ou un lecteur RSS type Inoreader ou Feedly). Ils deviennent alors des moteurs de recherche personnalisés.

  • On sépare les sources « en veilleuse » des autres et on élimine tout le côté régulier : les notifications, les alertes, etc. Ces sources sont en veilleuse et ne doivent donc pas interférer avec les autres.
  • On pourra créer un ou plusieurs dossiers entièrement dédiés à ses sources, recréer la même structure que les autres dossiers de veille, etc.
  • On vérifie bien que l’outil de veille qu’on utilise conserve bien toute l’antériorité des contenus publiés depuis la date d’intégration de la source (voire même avant). Si l’outil ne conserve que quelques mois, cela n’a alors plus beaucoup d’intérêt.

À titre d’exemple, Feedly et Inoreader conservent bien toute l’antériorité et permettent de lancer des recherches dignes de ce nom sur des dossiers ou sources précises avec différents opérateurs possibles. Les résultats peuvent ensuite être classés par date ou pertinence, ce qui permet en plus de sortir des flux algorithmiques et de voir véritablement tout ce qui se rapporte à un mot-clé. Au lieu de se créer un corpus de veille, on se crée finalement un corpus de recherche.

Pour les sources qui résistent aux flux RSS ou aux fonctionnalités de surveillance de pages, il existe plusieurs possibilités qu’on pourra combiner :

  • Pour les sites, blog, on pourra créer un moteur Google CSE ;
  • Pour les réseaux sociaux qui ont de plus en plus de mal à être gérés par les outils de veille, on pourra se créer un compte spécifique pour suivre les comptes/sources « en veilleuse » ou les mettre dans des listes (quand l’outil le permet). On interrogera ensuite le moteur interne du site avec les mots-clés qui nous intéressent et en ciblant spécifiquement les comptes que l’on suit ou les listes que l’on a créées pour l’investigation/recherche.

Et pourquoi pas non plus explorer la création d’un GPT personnalisé sur ChatGPT (disponible uniquement dans la version payante), nouvelle fonctionnalité qui permet de créer ses propres chatbots IA entraînés sur un corpus personnalisé.