Comprendre le paysage médiatique actuel pour maîtriser sa veille

Céline Boileau
Netsources no
167
publié en
2023.12
10302
Acheter ce no
Tags
veille medias
Comprendre le paysage médiatique actuel pour maîtriser sa ... Image 1
Comprendre le paysage médiatique actuel pour maîtriser sa ... Image 1

La connaissance des médias est une compétence essentielle du sourcing et de l’analyse dans la veille informationnelle. Pourtant, les professionnels de la veille et des médias ne se côtoient que trop rarement. Or, connaître l’univers - et la diversité - médiatique est justement ce qui permet de constituer un corpus complet, c’est-à-dire qui prend en compte l’ensemble des opinions autour d’une question. Visite guidée, à l’aube d’une prochaine disruption médiatique.

Le paysage médiatique français est constitué d’un grand nombre de titres traditionnels : plus de 5000 titres de presse écrite, radios et chaînes de télévision en 2021, selon les chiffres du ministère de la Culture et de l’Arcom.

• La hiérarchie de l’information de chacun est déterminée par une loi qui s’applique à tous : la loi de proximité (ou loi du mort/kilomètre) selon laquelle l’information considérée comme la plus importante, et qui sera donc mise « à la Une », est celle qui se rapproche le plus de son public. Cette proximité peut être géographique (presse locale ou nationale), sociale (presse en fonction de l’âge, par exemple), affective/émotionnelle ou encore professionnelle.

• Autre spécificité du paysage français, la place prépondérante de l’Agence France Presse (AFP). Celle-ci diffuse ses dépêches aux médias abonnés, c’est-à-dire à l’ensemble des médias mainstream. Ce qui explique que ces derniers commentent et décryptent souvent les mêmes faits, mais en fonction de leur propre ligne éditoriale. Les médias indépendants, eux, n’ont généralement pas le budget pour acheter un tel abonnement. Plus proches du « terrain », ils n’en ont généralement pas l’utilité non plus.

Une diversité éditoriale en demi-teinte

Pourtant, le grand nombre de médias ne reflète pas complètement leur diversité : il est régulièrement reproché aux plus importants diffuseurs, ceux qui « font l’opinion », d’appartenir à une trentaine de milliardaires (cf. Figure 1). Et cette structuration du marché français s’accentue par d’importants mouvements de concentration.

Seul le secteur de la radio est très peu concentré : parmi quelque 1000 radios, seuls quatre groupes privés disposent de plus d’une station (NRJ Group, M6, Lagardère et NextRadioTV). Mais les mouvements de concentration sont tels qu’une commission d’enquête a été mandatée par le Sénat en 2021, au regard de son impact potentiel sur le régime démocratique.

En face, les indépendants, souvent locaux, tentent de couvrir les déserts informationnels géographiques avec dynamisme.

Voir notre article « Comment profiter du renforcement de l'information locale pour son sourcing ? », NETSOURCES N°  167 - décembre 2023.

Figure 1 : Le Monde diplomatique/Acrimed, carte remise à jour tous les ans à l’adresse suivante

Dans son rapport, la Commission d’enquête pointe ainsi la concentration dans le secteur de la télévision, où la propriété des chaînes de télé est concentrée entre les mains des opérateurs historiques privés, TF1, Canal+ et M6. À eux trois, ils possèdent 17 des 30 chaînes de la TNT et contrôlent l’intégralité des chaînes payantes. Le projet de fusion TF1-M6 a ainsi été abandonné cette année, critiqué justement pour le niveau de concentration trop important qui en aurait résulté.

Mais elle s’inquiète aussi des mouve­ments de concentration dans la presse écrite :

  • La presse d’information politique et générale (nationale),
  • La presse quotidienne et hebdo­madaire locale (régionale),
  • La presse magazine (grand public et spécialisée).

Si le nombre de journaux et de magazines payants a diminué de 5,5 % de 2010 à 2019 (surtout la presse locale et presse magazine grand public), on note surtout, là encore, une concentration du capital au sein de grands groupes :

  • Vivendi (Vincent Bolloré) avec le rachat de Prisma Media finalisé en 2021, puis son entrée au capital de Lagardère News ;
  • NJJ Holding (Xavier Niel) qui a acheté plus de trois titres en 2020 (Groupe Nice Matin, France-Antilles et Paris-Turf) avant d’augmenter ses parts dans Le Monde (aujourd'hui reversées au Fonds - de dotation - pour l'indépendance de la presse), de lancer l’Informé en 2022, sans compter ses initiatives dans l’audiovisuel (Mediawan, projet SIX, etc.) ;
  • Le groupe LVMH (Bernard Arnault), déjà au capital de titres comme Les Échos ou le Parisien, qui poursuit les entrées dans le capital d’autres titres comme Challenges ;
  • La montée en puissance de Czech Media Invest ;
  • Le rachat de Mondadori par Reworld Media.

Ces tendances, dictées par des considérations économiques, con­tribuent également à la méfiance envers les médias, malgré leurs règles déontologiques. Si les interventions de censure directe sont rares, le risque d'autocensure se développe néanmoins, notamment face au risque de « procédures-bâillons », ces procédures judiciaires contre un journaliste pour empêcher un reportage.

Dans ce contexte, les médias indépendants prennent d’autant plus d’importance pour le veilleur. Le problème est qu’avec des enquêtes longues et ponctuelles, les sujets pertinents sont rares et demandent un temps de tri non négligeable. Il est également plus difficile de suivre leur actualité et leurs flux, d’autant qu’ils sont souvent invisibles sur les agrégateurs de type Google actualités. On veillera donc à créer soi-même son flux RSS. Enfin, souffrant d’un manque de notoriété, ils sont généralement peu présents et visibles, y compris dans les résultats de recherches web.

Pour se faire une idée générale de l’offre des médias indépendants, on pensera aux newsletters de Basta. Ce média, présent sur le web uniquement, publie une revue de presse des médias indépendants, qui vient de s’étoffer avec les médias internationaux. Du côté des plateformes payantes de veille, Sindup a créé cette année une offre qui repose sur un corpus de médias indépendants.

Un accès aux médias décentralisé sur le web

Pour consulter les informations, grâce à Internet, le professionnel de la veille n’a aujourd’hui plus besoin d’« éplucher » la presse écrite ou d’écouter les programmes audiovisuels aux heures de diffusion. En 20 ans, l’ensemble de la presse française, écrite et audiovisuelle, est en effet accessible sur Internet. Selon l’Alliance pour les Chiffres de la Presse et des Médias (ACPM), la presse est même consultée à 70 % en format numérique.

Depuis une vingtaine d’années, de nouveaux intermédiaires se sont ainsi immiscés entre les médias et le veilleur : les moteurs de recherche, puis les réseaux sociaux. Ces acteurs, privilégiés par les internautes pour accéder à l’information sur le web, sont devenus les « gardiens » ou du moins les points de rencontre principaux entre les médias et les lecteurs sur le web.

Ce faisant, ces nouveaux gardiens de l’information grignotent une part croissante des revenus publicitaires des médias, sur lesquels leur modèle de développement était fondé. D’après SRI France, les géants du web - Google, Méta, Microsoft et Amazon - captent aujourd’hui près de 70 % des revenus publicitaires numériques ! Au point de forcer les médias à diversifier leurs sources de revenus.

Pour le veilleur, cela constitue une multiplication des points de collecte et de suivi potentiels, puisqu’il est dès lors possible de suivre les médias via les alertes et les flux RSS de l’ensemble du dispositif numérique d’un média : sur les pages Facebook, les comptes Twitter, les chaînes WhatsApp, les plateformes de Podcast, et même les comptes Snapchat ou TikTok. Plus largement, le contenu d’actualités peut être trouvé sur plusieurs plateformes, notamment Google News, Google Search, Google Assistant, YouTube et Discover. Le veilleur doit ainsi, dorénavant, se maintenir au courant des différents produits des médias suivis.

De plus, cette détérioration du modèle d’affaires des médias explique aussi leur ouverture à l’arrivée de milliardaires à leur tête. Or, cela induit des changements de ligne éditoriale plus ou moins marqués politiquement, notamment un virage très à droite au JDD, Europe 1, TMC et CNews sous l’influence de Vincent Bolloré. Une grille de lecture que le veilleur doit garder en tête au moment de l’analyse des informations diffusées par ses supports, puisque les thèmes pouvant être source de conflits d’intérêts varieront au gré des patrons de presse. Et cela peut déterminer à la fois de quelle façon certains sujets sont traités dans un média, mais aussi le fait que d’autres ne le seront sans doute jamais.

La recherche et les nouvelles pratiques journalistiques

L’arrivée des blogs sur Internet au début des années 2000 a aussi ouvert la voie à l’ère du contenu généré par l’utilisateur (UGC), soutenu aujourd’hui par les influenceurs qui ont pris d’assaut les médias sociaux. Si le PGC (contenu généré par des professionnels) est ainsi submergé par l’UGC, cela a constitué pour les professionnels de la veille une ère de découverte de nouvelles sources d’information.

De plus, la transition de l’information imprimée vers le numérique a remodelé la presse papier, dont les médias subissent une injonction incessante à délivrer rapidement l’information, parfois au détriment de la qualité. La transition vers l’information à portée de clic a entraîné - et entraîne encore - des modifications profondes de cette industrie, dans les caractéristiques mêmes des contenus.

Or cette multiplication des contenus a aussi des conséquences sur le cerveau des professionnels de l’information. Comme chez le grand public, elle alimente ce qui est appelé depuis quelques années le FOMO (Fear of missing out), ou la peur de manquer une information. Cette peur pousse à en consommer toujours davantage, jusqu’à l’indigestion. Les professionnels de la veille sont ainsi aux premières loges de l’infobésité et doivent aujourd’hui recourir à diverses stratégies et techniques pour optimiser - et alléger ! - leurs process, grâce notamment à la fabrication d’un « second cerveau numérique » ou en étant plus sélectif dans le choix des sources. Cette profusion pose enfin une question propre aux veilleurs professionnels : la question du leurre de l’exhaustivité, auparavant confortée par les flux RSS.

Voir nos articles : « Comment révolutionner sa propre veille métier via le concept de second cerveau », Netsources N° 165 - juillet/août 2023 et « Les sources qu'il faut savoir mettre en veilleuse », Bases N° 419 - novembre 2023

Au niveau éditorial, le journalisme s’est aussi adapté aux usages du web en passant du monoformat à la production simultanée de nombreux formats : imprimé, audio, vidéo, social. Or ce multiformat pose des problématiques de collecte qui ne sont toujours pas résolues pour les professionnels de la veille, y compris au sein des plateformes qui peinent encore à collecter le contenu soit parce qu’il n’est pas écrit (par exemple issu des chaînes de télé ou des plateformes de podcasts) soit parce qu’il est décentralisé sur des dizaines de réseaux différents sur certains réseaux sociaux (par exemple, Le Monde fournit un contenu exclusif à ses mobinautes sur Snapchat, avec une ligne éditoriale qui lui est propre).

Si cela permet de diversifier les accès aux sources d’information via mobile, e-mail, réseaux sociaux, podcasts, vidéo ou autre, cela pose également la question de la difficulté de traiter le contenu audiovisuel qui échappe en partie au format RSS : tant au niveau de la collecte par mots-clés que de la transcription ou de l’intégration dans les livrables.

Voir notre article « Comment intégrer les Podcasts à ses livrables de veille ? », Bases N° 410 - janvier 2023

L’analyse à l’heure des fake news

La révolution numérique a également amené une nouvelle temporalité. D’un côté, la production de l’information est contrainte par un rythme soutenu et ininterrompu (c’est le Speed-driven journalism). De l’autre, l’audience, submergée par une quantité vertigineuse d’informations, a de moins en moins de temps à dédier à la lecture de contenus. Exit donc les articles d’investigation sur dix pages ! Les publications en ligne sont de plus en plus courtes, jusqu’au « snack content », c’est-à-dire « consommable » le temps d’un sandwich - souvent au détriment de la qualité, ou du moins de la vérification des faits (Fact-checking) réalisée a posteriori.

Or, les réseaux sociaux hier et l’IA aujourd’hui constituent une voie royale pour les producteurs de fausses informations. Et ces dernières se diffusent bien plus vite que les vraies. Elles sont diffusées en boucle aux personnes enfermées dans leur « bulle internet » du fait de filtres algorithmiques dont nous ne connaissons pas le fonctionnement précis, mais dont nous savons qu'elle renforce les perceptions individuelles - comme le biais de confirmation - plutôt que la présentation d’opinions divergentes.

De fait, les questionnements « historiques » liés au pluralisme et à la diversité des sources ont laissé la place à de nouvelles interrogations, concernant surtout la qualité de l’information. L’explosion de l’information numérique a placé tout le monde au même niveau : les rédactions, les influenceurs intéressés ou les sites complotistes, ce qui rend plus nécessaire que jamais - mais constitue aussi une grande difficulté - de fournir une information fiable aux destinataires de sa veille.

Le veilleur est ainsi lui-même toujours plus exposé à la désinformation et au risque de livrer de fausses informations. Outre la nécessité impérative de filtrer les sources de façon de plus en plus stricte en ayant recours à un sourcing strict ou à des outils de fact-checking, le veilleur n’a également d’autre choix que de s’autoformer aux techniques de vérification de l’information, ce qui peut le mener à se rapprocher de la communauté OSINT.

Il aura aussi avantage à consulter, en plus de ses sources traditionnelles, les projets de labellisation des sources fiables comme la Trust Initiative de RSF, qui s’appuie sur une liste transparente de critères ou, plus simplement, le Fact Check Explorer de Google, qui centralise les articles de fact-checking de centaines de médias dans le monde.

Les perspectives à l’heure des IA générative

L’ère des moteurs de recherche et des médias sociaux commence toutefois à s’essouffler. D’après une étude de ChartBeat, le trafic des sites d’actualité en provenance des moteurs de recherche (Google à 95 %) ne progresse que très peu. Une baisse déjà initiée lors du changement de modèle de Google qui est passé d’un moteur de recherche à un moteur de résultats apportant une réponse sans plus inciter à cliquer sur le lien de la source. Et la part des pages vues depuis les réseaux sociaux a même diminué de 32 % à 30 % sur la même période (et très majoritairement via Facebook).

Les agrégateurs déjà prisés par les veilleurs, eux, en profitent : les données de 14 agrégateurs, dont Google News, Flipboard et MSN, ont montré une hausse de trafic de 88 % en cinq ans (passant de 2,1 milliards à 4 milliards de pages vues).

Mais c’est surtout au tour des IA génératives, qui portent l’illusion « d’un monde sans sources », de poser de nouveaux défis aux médias… et aux veilleurs. Pour reprendre l’analyse de Sinead Boucher, directrice générale de Stuff Ltd, un site d’actualité néo-zélandais, l’une des premières erreurs des médias a été d’adapter son contenu pour convenir aux plateformes plutôt que de veiller à ses propres intérêts : jeter son contenu sur les plateformes sociales, façonner le type de contenu produit, changer la manière dont les titres étaient faits et le type d’images… En vue de se constituer et d’interagir avec un public. Au prix, on le sait aujourd’hui d’une dépendance à l’algorithme, s’exposant à une instabilité hors de leur portée. Et qui rend, in fine, pour le veilleur, les articles de plus en plus difficiles d’accès.

Voir notre article « Intelligence artificielle : la veille dans un monde sans sources », Bases N° 416 - juillet 2023

Les droits voisins posent les limites pour la pratique de la veille

Pour le veilleur, la question des droits d’auteurs est aussi à prendre en compte dans la pratique quotidienne. Elle se posait déjà avec Google qui a fini par accepter - non sans mal ! - de verser de l’argent à une partie des médias français, permettant d’alimenter Google Actualités, prisée par les veilleurs pour leur veille « radar ».

Avec les IA génératives, le bras de fer change de camp : si jusqu’ici Google ou Meta menaçaient de bloquer les contenus des médias qui demandaient une rétribution, ce sont désormais les médias qui bloquent leur contenu aux moteurs d’intelligence artificielle afin de les empêcher d’entraîner « l’intelligence » de leurs robots sur leurs contenus, sans rétribution ni même être crédités pour cela. En France, plus de 300 médias se sont déjà organisés en ce sens (Radio France, TF1, France Médias Monde, etc.).

Pour le veilleur, cela signifie qu’il lui est interdit d’utiliser son assistant IA pour faire une recherche sur ces sites bloqués, mais surtout qu’il n’a pas non plus le droit de réutiliser ces contenus dans ChatGPT ou IA génératives. Concrètement, il lui est interdit de faire un copier-coller dans ChatGPT pour en faire un résumé, puisque l’éditeur a lui-même interdit l’accès à ses contenus à l’IA. LexisNexis a récemment envoyé un e-mail à ses clients expliquant qu’il était interdit de charger/copier/coller les articles de presse venant de ses plateformes, car les éditeurs ne donnent pas les droits pour cela. Mais ils n’ont aucun moyen de vérifier.

La solution pourrait être de conclure des accords entre la presse et les éditeurs de solutions automatisées, à l’instar des accords conclus entre la presse et Google.