Leur recette ? Affranchir l’information des réseaux sociaux, tout en imitant une partie du modèle de ces mêmes réseaux sociaux. Artifact se positionne ainsi « entre TikTok et Google Reader », mais surtout comme « le TikTok de l’information ». TikTok bénéficiant d’un engagement 170 fois plus important que celui de Twitter, il est difficile de rêver plus grand que ce niveau d’engagement !
En quoi son modèle s’inspire-t-il de TikTok ? Il utilise une IA de recommandation qui ne se fonde pas sur les personnes suivies pour mettre en avant du contenu (comme sur Facebook ou Twitter), mais sur les centres d’intérêt identifiés, comme sur TikTok (voir Figure 1). Artifact applique donc au contenu textuel la recette que TikTok utilise pour la vidéo. Pour le reste, il s’agit surtout d’un lecteur de flux.
On retrouve la même intuition, en plus humble, dans l’outil Apricot. Cette initiative individuelle de Brian Kent n’est l’objet d’aucun business model apparent : pas de pub visible ni de possibilité d’abonnement mais elle symbolise bien le changement de notre rapport à l’information. Fan des lecteurs de flux, il a fini par souffrir de leur « stress inutile » dû à la multiplication des fonctionnalités.
Sa promesse ? « Combiner la richesse de contenu d’un lecteur RSS avec l’engagement d’un feed unique, comme sur les médias sociaux » (voir figure 2), pour permettre de « rester dans la boucle » et répondre à un besoin d’actualité tout en se désintoxiquant des réseaux sociaux. Et pour attirer les utilisateurs, il propose une sobriété nouvelle, en remplaçant l’empilement des dossiers de flux RSS par ce feed unique.

Figure 2. Apricot est conçu sur le concept d’un feed unique.
Outre le mode de consultation sous forme d’un feed unique (ou presque), les fonctionnalités sociales sont également remises à plat. Là encore, c’est chez Artifact, app « de partage de l’information » (news sharing) que ces fonctionnalités sont les plus originales.
Pour chaque information, l’utilisateur peut voir le nombre de personnes qui ont lu un article, mais pas quelles personnes. En termes d’interactions, tout se passe dans les commentaires : si l’utilisateur ne sait pas lesquels de ses amis ont lu ses articles, il peut néanmoins partager ses articles et les commenter. Il est alors informé lorsque ses commentaires reçoivent des mentions et quand ses contacts commentent les articles qu’ils ont lus.
Autre modèle populaire aux États-Unis - voir aussi notre article « Reddit, réseau social méconnu en France, mais véritable atout pour la recherche spécialisée », Netsources N° 158 - mai/juin 2022
Autre argument marketing, « les fonctionnalités sociales s’inspirant de Reddit » mises en avant par l’outil, qui se résument finalement à liker les commentaires des articles pour faire remonter leur… « pertinence » ? Non. Il s’agit plutôt de leur « réputation », présentée comme un critère de confiance. Un choix étonnant à l’heure où la plupart des médias ont fermé leurs espaces de commentaires du fait de leur faiblesse éditoriale. À venir : un flux d’articles postés et commentés par les utilisateurs suivis !
Pour aller plus loin vers le partage d’une nouvelle expérience, Artifact a même conçu son produit sous forme de Gamification de l’information. Pour pousser à la lecture et à l’entraînement de l’IA, il faut lire dix articles pour débloquer l’accès au choix des catégories (IA, parentalité, politique américaine, changement climatique, etc.), puis encore 25 autres pour choisir ses sujets, puis d’autres pour accéder aux Insights, et ainsi de suite. Chaque niveau de « personnalisation » (ou plutôt d’automatisation) et nouvelle fonctionnalité s’ouvrent donc au fur et à mesure de nos lectures, créant une course à la découverte. De plus, en tant qu’utilisateur, notre « renommée » augmente également en fonction de nos avancées. Donc plus on « joue », plus on personnalise son contenu, avec une sensation unique de manque, créé par le blocage d’une fonctionnalité. Le contenu recommandé par l’IA est ici « la carotte ». Même si comme sur les agrégateurs, les articles payants restent payants et donc inaccessibles.
Un affranchissement du RSS
Autre idée bienvenue pour le public comme pour les professionnels de l’information, Apricot ne repose pas que sur l’intégration de RSS, mais aussi sur celle d’APIs, en vue d’une couverture plus complète. Certaines sources comme celles que l’on peut trouver sur Spotify ou Substack Podcasts sont donc accessibles via une barre de recherche, et peuvent être ajoutées à son feed principal. D’autres reposent sur du RSS mais sont présentées différemment pour valoriser davantage la plateforme, comme Substack, YouTube et Reddit.
- Un autre outil, Gistreader se positionne aussi davantage comme un lecteur web qu’un lecteur RSS car il prend en charge les pages individuelles ainsi que les flux RSS pour les transformer en un format lisible.
- La lisibilité est également le combat principal de Readwise, extension réputée pour épurer ses pages web. Son lecteur, moins connu, permet également de consulter non seulement des flux, mais aussi des PDFs, des newsletters, des livres au format E-pub, etc. D’ailleurs, pour s’inscrire on commence par importer les articles mis de côté sur d’autres apps comme Pocket et Instapaper. De quoi alléger notre mobile - et notre cerveau - en supprimant des dizaines d’applications au passage.
À noter, Substack a aussi créé un lecteur de flux, d’abord ouvert aux newsletters, mais pas seulement. Sa force ? Sa barre de recherche, qui permet de trouver du contenu avec des mots clés dans l’ensemble des newsletters de Substack et ce, même hors connexion.
- Enfin, avec l’appli Feeeed, on ne met plus seulement en avant le format RSS pour sélectionner ses sources, mais les plateformes également. Ici, on commence par choisir la nature de ses sources (flux, newsletter, publications de blog, chaîne Youtube, Reddit, Compte TikTok…) et on peut ainsi sélectionner « Publication/Blog (via RSS) » ou « Chaîne Youtube », même s’il s’agit de flux RSS dans les deux cas. En un clic, on importe les newsletters de sa boîte email sur notre appli (le contenu ne disparaît pas pour autant du mail), ce qui est une vraie valeur ajoutée sur les agrégateurs traditionnels comme Inoreader, où il faut entrer une adresse fictive et se réinscrire à toutes les newsletters !
Un point commun de ces nouveaux lecteurs d’actualité est qu’ils ne gardent que les fonctionnalités essentielles : pas de règles, de filtres ou autres subtilités professionnelles. De quoi redonner au grand public l’envie de s’informer!
Contrôle vs automatisation des flux d’actualité
La grande vague IA signifie surtout, pour les lecteurs de flux, une automatisation de la sélection du contenu visible, créée par un algorithme. Ce qui va dans la direction opposée des lecteurs de flux qui, eux, privilégient l’intégration manuelle de chaque source, et représente tout ce que les professionnels fuient sur Twitter !
- Dans ce contexte, Feeeed est presque le seul à miser sur le contrôle de l’information. Comme le dit son fondateur Nate Parrott sur la page d’accueil de l’app mobile, « Votre fil ‘Pour vous’ - sélectionné par l’IA d’un réseau social, - n’est pas vraiment ‘pour vous’, c’est seulement le contenu dont l’entreprise sait qu’elle vous rendra accro. »
- De plus, comme sur Apricot, on peut importer gratuitement un fichier OPML avec les flux RSS des lecteurs précédents et choisir entre un feed algorithmique ou non.
- Avec Artifact au contraire, tout est automatisé : l’IA analyse les contenus qui nous ont intéressés, en déduit ceux qui nous intéressent et décide de ce qui sera affiché. Pour cela, elle ne mesure pas que les clics comme la plupart des réseaux sociaux, mais aussi le temps de lecture et d’autres signaux, comme le partage avec des amis. Finalement, on a surtout l’impression de construire sa propre « bulle informationnelle », alimentée par l’IA au lieu du social (recommandée par son réseau Facebook et Twitter).
- RSS Brain, disponible sur mobile et sur le web, promet également de reprendre le contrôle de l’information, mais avec un algorithme « transparent ». Le principe est que les utilisateurs peuvent choisir entre un flux chronologique ou bien hiérarchisé selon les votes des autres utilisateurs, à l’instar des forums.
La vérification de l’information
Avec une curation qui repose sur l’IA et face aux hallucinations potentielles de cette dernière, qui peut même inventer des sources, comment s’assurer de la fiabilité des articles ? C’est là que la réponse d’Informed est intéressante, en vertu de son traitement résolument humain de l’information. L’appli promet en effet, comme Feeeed, de « nous sortir de l’algorithme » sur les sujets d’actualité mondiale.
Voir notre article « Les clés pour s’approprier l’IA dans son métier de veilleur » - Netsources N°164 - mai/juin 2023
De plus, les rédacteurs d’Informed assurent la sélection ou curation d’articles (ils rédigent également une newsletter hebdomadaire), présentés sous différents formats : synthèses rapides, enquêtes approfondies ou audio en mobilité.
Elle promet aussi d’aider à « organiser nos pensées » en sauvegardant nos articles favoris, à lire - ou à partager ! - plus tard. Cette fonctionnalité n’est pas originale en soi, mais la façon dont elle est « vendue » est originale. Il ne s’agit pas seulement de « mettre de côté des articles », mais « d’organiser ses pensées » : un argument auquel sont sensibles les professionnels de la veille qui organisent leurs dossiers de flux en fonction d’un objectif opérationnel !
Comment ? Tout d’abord, elle sélectionne des éditeurs fiables comme The Financial Times, The Economist, The Telegraph ou le NYT auprès desquels elle propose un abonnement groupé (environ 60 €/an), qui résout la frustration d’arriver sur des abonnements payants lorsque l’on souhaite consulter un article. L’appli, éditée depuis Londres et Berlin, cible les consommateurs qui ne s’abonneront jamais à un seul titre et recherchent la diversité (et la qualité) à prix abordable. Mais même si Informed attire de grands noms, on se souvient toutefois de l’échec du néerlandais Blendle, qui proposait 161 titres de presse pour 9,99 €/mois.
Du côté d’Artifact, on assure que les médias sont « triés sur le volet ». Mais les utilisateurs souhaitant une information fiable consulteront en priorité le flux « Headlines » plutôt que celui qui est « Pour vous » car les articles de ce flux apparaissent en fonction d’une popularité, déterminée par des journalistes issus de médias comme le New York Times ou de blogs spécialisés.
Les coups de pouce à la lecture
L’audio
L’audio est un format de plus en plus courant et apprécié car il permet de s’informer durant ses déplacements, tout en réduisant le temps de consultation. C’est un format à considérer pour les professionnels de la veille, tant au niveau de l’analyse que du livrable.
Si le format audio est proposé par Informed et Readwise, c’est surtout de GistReader que vient la nouveauté.
Son objectif est d’utiliser l’IA pour « simplifier l’expérience de lecture d’articles » en fournissant des résumés et des fonctionnalités de synthèse vocale. Il a été construit par Aron Rotteveel, un ingénieur logiciel.
L’outil utilise ainsi la synthèse vocale générée par IA pour lire les articles à haute voix. Il promet même un transcript généré automatiquement pour les podcasts ou un résumé automatique des articles qui apparaissent dans les feeds. Prometteur dans ses fonctionnalités, nous n’avons toutefois pas réussi à le faire fonctionner !
Résumé et interrogation des articles
Enfin, une fonctionnalité qui intéressera les professionnels de la veille : le résumé et l’interrogation des articles. Le résumé est proposé à l’unanimité par les lecteurs d’actualité récemment créés et dopés à l’IA. Dommage que cette fonctionnalité ne soit toujours pas intégrée chez Inoreader ou chez Feedly ! Mais elle ne fonctionne pas partout de la même façon.
Là où Artifact ou Apricot se contentent d’un avertissement de type « attention le résumé généré par IA n’est pas toujours très fiable », Informed explique que ses résumés, créés avec l’aide de l’IA, sont vérifiés et réécrits par ses propres rédacteurs. En revanche, Artifact soigne la forme puisqu’il est possible de choisir le ton de son résumé.
Enfin, et surtout, le seul à proposer l’interrogation des sources est Concise, qui se présente comme « un Assistant IA pour la veille et l’analyse » (News Monitoring & Analysis), à mi-chemin entre le lecteur de flux et une IA conversationnelle. Il va aussi plus loin dans le résumé puisque la prévisualisation des articles par défaut est le résumé généré par IA.
Apricot a réussi de son côté l’intégration la plus ergonomique de cette fonctionnalité (dans la prévisualisation des articles plutôt qu’après avoir cliqué sur l’article comme dans Artifact), qui simplifie grandement la lecture pour les utilisateurs.
Notre avis
Quel est donc l’apport de ces outils par rapport à Inoreader ou à Feedly ou aux plateformes de veille professionnelles pour le professionnel de l’information ? Aucun n’est exempt de bugs, leur système est généralement trop bridé pour concevoir une veille professionnelle et ils prônent majoritairement une automatisation de la sélection des articles, ce qui ferait perdre le contrôle des veilleurs sur une grande partie de leur expertise. À ce stade, il n’est donc pas question d’abandonner Inoreader ou Feedly au profit de ces nouveaux outils. Mais on suivra leur évolution avec intérêt car s’ils réussissent à tenir dans la durée, ils pourraient s’améliorer et devenir intéressants. De plus, ces outils innovants préfigurent des fonctionnalités qu’on devrait voir apparaître prochainement sur les lecteurs de flux et les plateformes de veille (d’ailleurs rien ne coûte de les suggérer aux outils qu’on utilise), ce qui est très prometteur !
Comparatif des nouveaux lecteurs de flux RSS
Noms des outils |
Fonctionnalités IA |
|
|
|
| Artifact |
Hiérarchisation de l’information. Résumés avec choix du ton. |
La gamification de la consommation d’information Le contenu mis au centre d’un réseau social. |
Le positionnement « mobile only ». Une barre de recherche qui se cantonne au catalogue d’Artifact. Le feed « Pour vous » Les sources en anglais uniquement. Corpus américain seulement. |
*** |
| Informed | Résumés vérifiés par des éditeurs. |
La curation humaine. Les abonnements groupés. |
Le positionnement « App First ». Les sources uniquement américaines. |
**** |
|
Concise
|
Résumé et interrogation des textes. |
Le résumé qui s’affiche par défaut en prévisualisation. Le corpus est déjà intégré mais on a possibilité d’ajouter des sources à la demande, par email. |
La présentation qui reste classique d’un lecteur de flux. | **** |
| The Apricot |
Sélection des articles. Résumé des articles. |
L’ouverture aux APIs. Le choix entre l’ordre chronologique ou algorithmique. La possibilité d’exporter un fichier OPML. Les 3 types de lecture proposés « rester informé » (one feed), « frénésie » (les dossiers de feeds), contextuel (les podcasts en voiture, etc.) La recherche de simplicité pour rendre l’outil divertissant. |
Les résumés générés par ChatGPT sont un peu courts. Dommage qu’il n’y ait pas l’appli. |
**** |
| Readwise |
Résumés des articles. Text to speech. |
L’ouverture à différents formats : PDFs, ePub, etc. La possibilité de surligner les articles mis de côté. La possibilité d’écouter les articles dans la version Mobile. La possibilité de lire et surligner le transcript d’une vidéo Youtube pendant le visionnage. |
Pas de version « light » gratuite. | **** |
| Feeeed | Sélection possible des articles. |
La présentation affranchie du format RSS. Le contrôle de l’information. L’intégration très facile des différents formats, notamment des newsletters. |
**** | |
| GistReader |
Résumés. L’audio et la transcription automatique. |
Le positionnement comme un « lecteur web » au-delà du RSS. Les résumés AI sont en théorie disponibles en anglais, néerlandais et chinois mandarin. |
Nombreux bugs et incohérences. | * |
| RSSBrain | Nous n’avons pas pu nous inscrire, le formulaire d’inscription génère un message d’erreur. | |||
| MoFeed |
Mofeed, n’a pas répondu à notre demande de test. |
- | ||
| Feedgears | Option IA de recommandation |
La gratuité « forever ». La pédagogie. |
Le design. | *** |

